/Zohra Bensemra : « Appelez-moi photographe de paix »
© Mazen Saggar - Visa pour l'image 2017

Zohra Bensemra : « Appelez-moi photographe de paix »

Écoeurée, révoltée, empathique, Zohra Bensemra est une femme entière. Depuis près de 30 ans, de l’Algérie au Pakistan en passant par le Kenya et le Liban, elle mène sa carrière de photographe avec fougue et détermination.

 

« Je vis la douleur des autres comme si c’était la mienne. » Quelques minutes passées avec Zohra Bensemra suffisent pour sentir qu’elle vit son métier avec ses tripes. La photographe née en 1968 à Alger l’assure : elle sait « ce que c’est d’avoir mal ». La douleur, Zohra Bensemra l’a découverte dans son propre pays. Alors qu’elle débute à peine dans le métier de photojournaliste, elle se retrouve propulsée au cœur des évènements qui secouent l’Algérie au début des années 90. La montée des islamistes jusqu’à leur victoire aux législatives de 1991 et les années de guerre qui s’ensuivent. À 24 ans, elle vit sa première scène de violence lorsqu’elle est dépêchée pour couvrir un attentat à la voiture piégée à Alger. « C’était la première fois que je voyais des corps gisant sur le sol. J’ai passé la journée à pleurer. Cet attentat m’a bouleversée. Au réveil, j’étais une nouvelle personne », raconte-t-elle dans la présentation de son exposition. Dès lors, elle comprend que sa mission est là : « Montrer la souffrance engendrée par la guerre. »

 

Lutte

 

Depuis, elle prend son rôle de témoin à bras le corps. Que ce soit en Algérie, où elle a travaillé de 1992 à 1997 pour le quotidien El Watan, ou sur les nombreux terrains de guerre où elle s’est rendue pour l’agence Reuters – Syrie, Irak, Pakistan, Libye… – elle s’attache toujours à montrer l’impact des conflits sur la population. « Je travaille pour une agence de presse donc je suis obligée de faire des photos de militaires au front en train de tirer. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les civils », explique celle qui occupe aujourd’hui le poste de Chef photo pour l’Afrique du Nord à Reuters. Sur ses clichés exposés dans le cadre de Visa pour l’image, on peut ainsi voir un couple d’Irakiens qui se marient, un bébé tout sourire posé sur un tank en Libye, une vieille dame de 90 ans qui boit de l’eau au milieu du désert après son évacuation de Mossoul. « À côté de la mort, il y a toujours la vie. » Et son regard s’illumine. « C’est cette lutte permanente pour avoir une vie meilleure, pour arracher ses droits, que j’essaie de montrer. » Comme avec la photo de cette femme kabyle qui frappe un policier pendant une manifestation.

Révoltée et empathique

 

Après avoir fui leur village pris par Daech, un garçon et sa famille dans un car qui les emmène au camp de déplacés de Hammam al-Alil, au sud de Mossoul. Irak, 22 février 2017.
© Zohra Bensemra / Reuters

Dans sa volonté de montrer la vie à tout prix, Zohra Bensemra s’attache à ne jamais faire de distinction entre ses sujets. « Je ne m’attarde pas sur la nationalité, la religion ou l’appartenance politique de la personne. J’ai un humain en face de moi, il a mal et je veux montrer cette douleur. » L’empathie est sa seconde nature. Elle n’a qu’un mot à la bouche : l’humain. Pour elle, c’est l’essentiel. Ce qui l’énerve plus que tout, c’est que l’on classe les gens par catégorie. Elle n’aime pas qu’on lui demande tout le temps ce que c’est d’être femme photographe en Algérie. « Sur le terrain, on n’est ni femme ni homme, on est photographe », répond-elle avec agacement.

D’ailleurs, beaucoup de choses l’énervent. Elle évoque les médias, notamment occidentaux, qui, selon elle, mettent les gens dans des cases. « Il y a une facilité de jugement et de conclusion qui m’écoeure. » Elle prend en exemple les membres de familles de terroristes, « des victimes de l’intérieur », dit-elle. « Ce n’est pas parce que votre frère est terroriste que vous l’êtes aussi ». Une tendance à la généralisation qui la touche aussi, personnellement. La photographe, qui se dit croyante, déplore une stigmatisation des musulmans. « Quand je dis que je suis musulmane, je suis regardée avec méfiance. J’ai toujours droit à un milliard de questions quand je dis que je ne bois pas d’alcool et que je ne mange pas de porc. » Elle, qui a travaillé trois ans au Pakistan pour Reuters, mais aussi en Afrique, tire à boulets rouges sur les clichés associés au monde arabo-musulman. « Ils pensent qu’on est archaïques, qu’on sort d’une caverne ou qu’on monte à dos de dromadaire. »

 

« Tu te réjouis de ton Pulitzer ? »

 

Elle est aussi très critique envers certains de ses confrères photojournalistes qui, d’après elle, font des photos pour être primés dans les concours. « Il y a des milliers de civils qui ont perdu leurs maisons, leur vie, et toi tu te réjouis parce que tu as gagné un Pulitzer avec ta photo ? Mais qu’est-ce qu’elle a changé à la situation sur place ? », s’indigne la photographe, « c’est indécent ». D’ailleurs, elle refuse qu’on l’appelle « photographe de guerre ». Le « prestige » de ce titre, elle n’en veut pas. « Appelez-moi photographe de paix, ou photographe tout court ! »

Elle ne veut pas se contenter d’un rôle de témoin. « Je veux montrer la réalité pour faire bouger les choses. » Son vœu le plus cher : que les gens aient une vie meilleure.

Jour de vote au Soudan, premières élections multipartites en près d’un quart de siècle. El Fasher, État du Darfour-Nord, Soudan, 11 avril 2010. © Zohra Bensemra / Reuters

Terreur quotidienne

 

Zohra Bensemra ne fait pas ce métier par hasard. Pourtant, elle n’avait jamais imaginé devenir photographe. Certes, dès l’âge de 6 ans, elle piquait l’appareil photo de son grand frère. Alors, il a fini par lui en offrir un. « Mais c’était juste pour m’amuser, je prenais des photos de mes copines en classe. » À l’adolescence, le métier de photographe lui paraissait hypothétique. « Je voulais devenir ophtalmologue, j’avais même acheté des livres pour me préparer. »

Après le baccalauréat, la grande histoire la rattrape. « C’était le début de la révolution qui a rattrapé tout le monde », dit-elle en parlant des prémices de la guerre civile. Elle commence d’abord dans un petit journal de la presse publique mais elle est très vite virée. « Je ne savais pas faire de photos », se souvient-elle aujourd’hui avec le sourire. Pendant deux ans, elle travaille pour différents journaux, jusqu’à intégrer le quotidien El Watan en 1992. Dès lors, elle couvre des sujets « de plus en plus rudes », et découvre tous les dangers du métier. « Chaque lundi, les terroristes tuaient un journaliste, un photographe. Et chaque lundi, on se disait ‘c’est mon tour’ », raconte-t-elle en allumant une nouvelle cigarette. « On avait peur de notre propre ombre… », ajoute-t-elle.

 

«  Je n’ai respecté aucune règle »

 

De la détermination, il en fallait pour continuer dans ce métier de tous les dangers. Il en fallait aussi pour affronter les réticences familiales. De son père en particulier qui ne comprenait pas qu’elle veuille travailler. Ce commerçant, qui avait offert une vie aisée à sa famille, avait peur du qu’en-dira-t-on. Mais dans cette fratrie de quatre filles et six garçons, Zohra Bensemra a toujours un peu fait ce qu’elle voulait. « J’ai grandi comme un garçon manqué. J’étais tout le temps avec mes frères. » Son père était « ouvert d’esprit » et elle en a profité. « J’étais une vraie rebelle », ironise-t-elle. Un esprit libre et anticonformiste qui l’habite encore aujourd’hui. Zohra Bensemra vit seule à Alger. Elle n’a pas d’enfants. Un choix parfois incompris dans sa famille mais qu’elle assume sans détour. « Je n’ai respecté aucune règle de ma société. Je voulais construire une carrière et je l’ai fait. » Un choix que l’on n’est pas prêt de lui reprocher.

 

NORA SCHWEITZER

 

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