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« Il y a toujours des périodes difficiles (…) Autant faire le métier qui me passionne »

André Hampartzoumian, 68 ans, est photographe depuis 47 ans, proche de la quille. Adrien Vautier, 30 ans, est un photojournaliste indépendant à l’aube de sa carrière. Tous deux nous dépeignent la réalité de ce métier qui mêle art et informations, à travers des regards diamétralement opposés.

Près de quarante années vous séparent mais, à travers une passion commune, vous avez choisi le même métier. La mutation des modèles économiques de la presse obligent les photojournalistes à rester à l’affût des évolutions médiatiques. Pour votre part, quels supports privilégiez-vous aujourd’hui ?

André Hampartzoumian : Comme photographe, je privilégie la presse papier, et surtout les hebdomadaires. Je travaille encore à la Gazette de Montpellier (hebdomadaire local) trois jours par semaine… Je pense d’ailleurs être le journaliste le plus vieux en activité sur Montpellier quand j’y pense (rire).

Adrien Vautier : Je ne privilégie aucun média en particulier. Si la presse papier reste le plus prestigieux, Internet occupe une place très importante dans le paysage médiatique actuel. Il ne faut surtout pas le dénigrer. C’est un support sur lequel on peut aussi essayer de développer de nouveaux médias.

Les médias sont de plus en plus présents sur les réseaux sociaux. Quels rôles occupent ces derniers dans votre pratique ?

A.V : J’utilise régulièrement Facebook, Instagram et, de temps à autres, Twitter. Je me sers de Facebook et Instagram tous les jours pour m’informer. Ils me permettent aussi de découvrir des sujets que je traite par la suite. Les réseaux sociaux sont devenus indispensables à la profession. Ce ne sont plus les organes de presse qui décident de quelle manière l’information doit être consommée mais bien le public. Même si le public est orienté dans sa sélection de l’information par des algorithmes qui ne font que remonter des contenus qui intéressent l’utilisateur, les organes de presse doivent s’adapter pour continuer à exister. Certains l’ont très vite compris et s’adaptent. Time magazine et sa couverture animée sur Instagram, le Monde qui fait des « story » sur Snapchat, ou L’Express qui est très présent sur Facebook.

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A.H : Malheureusement, je n’ai aucune utilisation des réseaux sociaux. Je suis de la vieille école, mais pas vieux jeu. Je  pense que cela fait partie intégrante de la profession désormais.

Les mêmes réseaux sociaux (Instagram, Facebook…) conduisent à l’Uberisation de la profession. Les rédactions peuvent désormais avoir accès à une base de photos gigantesque, en quasi libre accès. Quelles démarches opérez-vous pour vous faire connaître auprès des agences et groupes de presse ?

A.V : Je continue sur une démarche classique avec envoi de reportages/textes sur un sujet réalisé avec demande de rendez-vous pour rencontrer les iconographes. Je pense que c’est encore le meilleur moyen de se faire connaître dans le milieu. D’un autre côté, je développe et utilise mes réseaux sociaux. Les agences et rédactions sont très présentes sur ces supports donc le principe de « suivre » et « d’aimer » nous fait rentrer en relation numérique avec eux. Publier du contenu permet de glisser des images de son travail, d’un reportage, sous les yeux des agences ou rédactions toujours attentives.

A.H : Je n’ai jamais eu besoin de me faire connaître. Depuis que j’ai commencé à travailler, je fonctionne grâce au bouche à oreille, ou je réponds à des commandes. J’ai la chance de m’être créé un bon réseau avant qu’internet ne se démocratise.

Mais pour retenir l’attention des agences, il faut bien un jour ou l’autre se démarquer. Comment ?

A.V : Mon objectif est avant tout de trouver des sujets originaux qui ont un réel intérêt journalistique. Les sujets qui m’intéressent aujourd’hui sont portés autour de la jeunesse, des sujets de société, économiques, sportifs. Que fait la jeunesse, comment s’adapte-t-elle au monde d’aujourd’hui ? N’étant qu’au début de ma carrière, il est vrai que je cherche à adapter mes sujets entre intérêt personnel et intérêt des rédactions.

A.H : Tout au long de ma carrière j’ai essayé de me démarquer par ma technique, mon regard, ma personnalité, mon cadrage et mon envie de montrer ce que je voulais sur mes photos. Comme dans tout art, il faut qu’un photographe trouve son style. C’est l’essence même de ce métier.


© Extrait du travail d’André Hampartzoumian

On parle souvent de précarité dans le milieu du journalisme. Avez-vous déjà travaillé ou devez-vous encore travaillé sur des projets « corporate » (mariage, pub, etc…) pour arrondir les fins de mois ? 

A.H : Il m’est arrivé de répondre à des demandes éloignées du journalisme. C’était à mes débuts, dans des moments difficiles, il fallait bien remplir le frigo. Car il ne faut pas se leurrer, il y a toujours des périodes dures…

 A.V : Pour l’instant, je n’ai jamais eu à photographier un mariage ou faire des pubs pour des couches-culottes. Mais il faut être clair, je ne vis pas encore de mon métier pleinement. J’ai la chance de profiter des aides du pôle-emploi. L’organisme me verse quelques indemnités, variables selon mes piges. Il est difficile de dissocier la précarité de mon métier pour l’instant, mais je l’ai connu dans d’autres professions que j’ai exercées. Quand j’étais auxiliaire de vie scolaire (AVS) par exemple, ou même dans la vente. La précarité touche à tous les domaines. Il n’est pas propre au monde du journalisme, donc autant faire le métier qui me passionne.

A vous entendre, le tableau semble assez sombre. Quel avenir imaginez-vous pour la profession ?

A.H : Je suis plutôt pessimiste pour l’avenir, du moins sur l’aspect de vivre de la profession. Ce métier a toujours était dur, même à mon époque. Mais le grand reportage continuera d’exister. Il y aura toujours des gens passionnés par la photo et l’actualité qui en découle. Mais, je pense que les photographes n’en vivront jamais forcément bien.

A.V : Je suis assez optimiste quand à l’avenir du photojournalisme. Nous sommes à un tournant de la profession. Il ne faut vraiment pas le rater. La multiplication des supports et la disparition de certains nous poussent à nous adapter très rapidement. Rester sensible et curieux aux innovations technologiques me semble être d’une importance capitale. Les profonds bouleversements qui touchent la profession procurent de nombreuses possibilités, à nous de les saisir. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des conflits sociaux à travers le monde. De ce fait, il y aura encore beaucoup de travail pour les chasseurs d’images que nous sommes.

 MATTHIEU VAUTIER