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Le documentaire The Enemy, du photographe Karim Ben Khelifa, se visionne avec des casques de réalité virtuelle © Capture d'écran du trailer de The EnemyLe documentaire The Enemy, du photographe Karim Ben Khelifa, se visionne avec des casques de réalité virtuelle © Capture d'écran du trailer de The Enemy

Voyage au bout de l’image

Diaporamas sonores, webdocumentaires et même réalité virtuelle… Aujourd’hui, les clichés des photojournalistes s’affichent sur une multitude de supports. Sans avoir remplacé le reportage print, ces nouveaux formats sont devenus des moyens d’expression quasi incontournables pour les photoreporters en quête de nouvelles histoires.

« L’avenir de la photo se joue en partie sur les écrans », dixit Samuel Bollendorff, photographe et auteur de plusieurs webdocumentaires. A l’heure du numérique, nombre de photojournalistes ont su trouver de nouveaux supports pour poursuivre leur mission : raconter les réalités du monde. Avec un diaporama sonore, le photographe donne une autre dimension à ses images, en y ajoutant sons, ambiances, témoignages. Dans un webdocumentaire, il fait entrer l’internaute dans son reportage. Ces réalisations, qui mêlent tour à tour photo, son, vidéo, reposent sur un ingrédient-clé : l’interactivité.

Poésie

A l’image de « Voyage au bout du Charbon », un webdocumentaire très remarqué, réalisé par Samuel Bollendorff et Abel Ségrétin en 2008. L’internaute s’y glisse dans la peau d’un journaliste enquêtant sur l’industrie du charbon en Chine. Véritable acteur du reportage, il découvre la face cachée du miracle économique chinois.

Capture d’écran du webdoc « Voyage au bout du charbon » de Samuel Bollendorf, 2008

Plus récemment, le photographe a signé « La Parade ». Il y raconte des histoires de vie d’habitants du nord de la France. Dans ce « conte documentaire », comme l’appelle l’auteur, les photographies s’accompagnent de musique, de sons, de voix, alternent avec de courtes vidéos, pour un résultat atypique. « A travers ces nouveaux formats, j’essaye de prolonger la photographie en la rendant plus audiovisuelle », explique Samuel Bollendorf. Une manière pour le photographe d’enrichir ses clichés.

« Le diaporama sonore est un vrai moyen de raconter des histoires autrement », renchérit Marianne Rigaux, journaliste et adepte de ce format. « On peut partager avec le spectateur des choses qu’on ne voit pas dans l’image, des voix, des ambiances. » Cette auteure de nombreux diaporamas sonores parle même de « délicatesse » à propos de ce format. « Le dialogue entre l’image et le son permet de créer des œuvres très poétiques », dit-elle.

 

Liberté d’auteur

Au-delà de l’aspect artistique, ces nouveaux formats sont venus combler les frustrations des photojournalistes, frappés de plein fouet par la crise de la presse à partir des années 2000.

« Les rédactions n’avaient plus les moyens de les faire partir à l’étranger sur des enquêtes lourdes, qui demandent du temps et de l’argent », rappelle Antonin Lhote, conseiller éditorial aux Nouvelles Ecritures de France Télévisions. L’arrivée d’internet et du haut débit a définitivement ouvert la voie à la diffusion de photographies sur les écrans. Dès lors, les photographes ont pu retrouver une marge de manœuvre dans la forme et l’orientation donnée à leurs sujets, loin des contraintes de la presse papier. « Ces formes narratives ont redonné aux photographes leur liberté d’auteur. Ils ont pu produire des œuvres plus longues », observe Antonin Lhote.

Là où un magazine permet au photographe de placer trois ou quatre photos, voire sept ou huit s’il s’agit d’un long reportage, les formats en ligne offrent un espace de liberté évident. « A moins de faire une exposition, il n’y a que le diaporama sonore qui permette de montrer trente ou cinquante photos dans une même oeuvre », estime Marianne Rigaux. Résultat, les nouveaux formats ont connu un véritable essor à partir de 2005, et surtout dès 2010 avec la sortie de Prison Valley, un webdocumentaire sur l’industrie de la prison aux Etats-Unis réalisé par David Dufresne et Philippe Brault. « Tous les médias voulaient faire leur webdoc », se souvient Marianne Rigaux, qui donne également des formations dans ce domaine.

Capture d’écran de la page d’accueil de Prison Valley

 

Récits plus guidés

Aujourd’hui, l’engouement des premières années est retombé. « Beaucoup de photojournalistes sont revenus du webdoc », observe Marianne Rigaux. « On mettait trop d’interactivité, des chapitres, des sous-chapitres, des bonus. On s’est rendu compte que les gens regardaient trois des soixante modules qu’on avait prévus ». Pour autant, ces nouveaux formats se sont imposés dans le paysage journalistique. Mais, ils ont évolué. « La plupart des auteurs sont revenus à des récits plus guidés, plus encadrés », note Antonin Lhote, de France Télévisions.

Les formats numériques s’adaptent aussi aux nouvelles technologies et ainsi aux nouveaux usages des utilisateurs. L’apparition des smartphones et tablettes a influencé les formes narratives. « Les récits webdocumentaires fonctionnaient bien sur des grands écrans d’ordinateurs. Aujourd’hui, les écrans ont changé de taille donc il faut s’adapter à ça », estime Antonin Lhote. « A présent, on est plus sur du format court, qui peut être consulté par des personnes en mouvement, sur tablette, smartphone », note également Samuel Bollendorff.

Réalité virtuelle

D’autres formats comme la réalité virtuelle font également leur apparition, avec la promesse d’un potentiel énorme dans le domaine journalistique. La profusion des outils numériques décuple les possibilités pour les photojournalistes. Dès lors, les auteurs peuvent choisir le support à utiliser en fonction de l’histoire qu’ils rapportent.

« Si vous voulez raconter une histoire très ancrée dans le temps réel, qui a un lien très fort avec l’actualité, vous allez utiliser le mobile car vous voulez rester en contact avec l’utilisateur, lui permettre de réagir en temps réel », analyse Antonin Lhote. Pour lui, chaque outil a son rôle. « Si en revanche, vous recherchez l’émotion, l’immersion, l’attention, la tranquillité de l’utilisateur, dans ce cas, le casque de réalité virtuelle est plus intéressant », note le conseiller éditorial des Nouvelles Ecritures de France Télévisions, qui a dernièrement travaillé sur The Enemy, un documentaire en réalité virtuelle. Ce projet du photographe de guerre Karim Ben Khelifa, « à la croisée de la technologie, de la science et du journalisme », propose aux spectateurs une rencontre avec des combattants de guerre ennemis.

Loin d’être de simples gadgets, ces nouveaux formats semblent aujourd’hui indispensable à une profession menacée. Entre 2000 et 2014, le nombre de photojournalistes titulaires de la carte de presse a diminué de 24%, selon un rapport de la Scam publié en 2015. Les écrans offrent ainsi un « débouché » supplémentaire aux photographes. « La presse ne suffit plus aux photographes pour vivre », assure Samuel Bollendorff. « C’est pourquoi je travaille sur des projets qui se déploient sur plusieurs formats, sur print, sur web et dans l’espace public ».

NORA SCHWEITZER

Pour en savoir plus sur The Enemy :