/« Tungstène », un minerai encore trop peu exploité par la presse ?
Le logiciel Tungstène a permis de prouver que cette photo prise en Afghanistan sur un camps de l'armée américaine présentait des anomalies © Capture vidéo Exo MaKina.

« Tungstène », un minerai encore trop peu exploité par la presse ?

Conçu en 2009 pour répondre à une commande spécifique du ministère de la Défense français, le logiciel Tungstène permet de détecter d’éventuelles falsifications dans les photos numériques. D’une aide précieuse pour les services de l’Etat, l’outil parvient difficilement à se faire une place dans le monde médiatique, selon son créateur Roger Cozien.

 

En quelques heures seulement, la photo truquée représentant Oussama Ben Laden mort avait fait le tour du monde. Des internautes, mais aussi de nombreux médias s’étaient laissés duper par ces altérations visuelles. C’était en mai 2011. Mais aujourd’hui encore ce genre de trucages reste parfois extrêmement difficile à déceler. La supercherie avait à l’époque été mise à jour grâce au logiciel Tungstène. Un outil purement scientifique dont les résultats permettent de déterminer si une photographie a été ou non modifiée. Cette approche mathématique unique a permis de mettre à nu de nombreux clichés ayant marqué l’actualité, parmi lesquels figurent des images de propagande diffusées par la Corée du Nord ou encore l’Etat Islamique.

Elaboré il y a huit ans, à la demande du ministère de la Défense, Tungstène est à ce jour entre les mains de plusieurs services de l’Etat, comme les ministères de l’Intérieur et de la Justice. Des avocats se servent par ailleurs de cette technologie, agrée par la Cour d’appel de Paris, pour appuyer des pièces de leur dossier et établir la véracité de certaines images. Mais dans le paysage médiatique français, l’outil peine à s’implanter. Seule l’Agence France Presse dispose de cette plateforme pour détecter de possibles fraudes.

« Avec le numérique, les possibilités de manipulations d’images sont multiples et réalisables de plus en plus simplement. Dans ce contexte, notre agence se doit de tout mettre en oeuvre pour garantir l’authenticité de ses productions », rapporte Marielle Eudes, directrice de la photographie à l’AFP. Certes, « l’outil ne permet pas une vérification de toute notre production de photographies, mais dès qu’une image présente le moindre doute, nous engageons une analyse grâce à laquelle nous allons au-delà des vérifications d’usage habituelles », précise-t-elle.

Une formation de deux semaines nécessaire

A l’heure du tout numérique et de l’information en continu, ce travail minutieux est essentiel. Seulement, l’analyse des données apportées par cet outil novateur demande des connaissances spécifiques que les rédactions ne maîtrisent pas forcément. Pour être en mesure de déchiffrer tous ces calculs, il faut s’approprier une documentation de plus de 200 pages de méthodologie et suivre une formation de minimum deux semaines. A la fin de cet apprentissage, le technicien pourra établir si le fichier qu’il a entre les mains est un fichier source (c’est-à-dire celui qui a directement été pris par l’appareil photo) et détecter toute trace de manipulation. Ensuite, son rôle sera de déterminer dans quels buts ces falsifications ont été effectuées.

« L’opérateur est un peu comme un médecin qui regarde une radiographie et qui doit l’analyser », explique Roger Cozien, docteur en informatique et sciences physiques et fondateur de eXo maKina, la société à l’origine de Tungstène.

« Je croyais que le premier métier de la presse c’était la vérification ? Il me semble que les journalistes ont perdu ça de vue »

Cet investissement, à la fois financier et humain, les rédactions ne seraient semble-t-il pas prêtes à le réaliser, selon Roger Cozien. « Je reste dubitatif vis-à-vis de la sincérité des médias, nous ne sommes quasiment jamais contactés par la presse sauf pour des services gratuits. D’après moi, la profession ne prend pas le problème à bras-le-corps et va au plus simple », confie cet ancien officier de gendarmerie qui ne souhaite pas dévoiler le prix du logiciel et de la formation. « Il y a un décalage énorme entre nos plus gros clients et les demandes indigentes de certains médias », ajoute-t-il un brin cynique.

Lorsqu’on lui demande pourquoi Tungstène n’est pas utilisé par d’autres organes de presse dans l’Hexagone, Marielle Eudes tempère. «Il s’agit d’une solution qui demande beaucoup d’expertise. L’AFP travaille depuis plusieurs années de façon rapprochée avec la société eXo maKina. Cela nous a donné la possibilité d’appréhender techniquement ce logiciel et de nous organiser pour son utilisation. Peut-être que nos concurrents ont plus de difficultés pour cette mise en oeuvre. »

La directrice de la photographie n’a pas non plus voulu communiquer sur le prix de l’outil informatique, mais a estimé que cet investissement était une « priorité ». Paradoxalement, les médias étrangers seraient plus nombreux à approcher eXo maKina pour disposer de cette plateforme logicielle française. Tungstène remporte ainsi davantage de succès outre-Atlantique, d’après son fondateur.

MARIE NAHMIAS