/« Toutes les scènes de crime étaient parfaites »
Daniel Berehulak a également reçu le prix Pulitzer en 2015 pour son reportage sur l'épidémie Ebola en Afrique de l'Ouest. © Antoine Roger

« Toutes les scènes de crime étaient parfaites »

Avec « Ils nous abattent comme des animaux », Daniel Berehulak présente l’une des expositions marquantes de Visa pour l’image. Depuis l’élection de Rodrigo Duterte à la tête des Philippines il y a un peu plus d’un an, sa pseudo « guerre contre la drogue » aurait fait 13 000 morts, abattus par la police ou des tueurs à moto. Le photographe, lauréat d’un Visa d’or en 2015 pour son travail sur l’épidémie Ebola en Afrique de l’Ouest, raconte un mois d’enquête et évoque les conséquences de ce massacre en règle.

L’éradication de la drogue est-elle le vrai moteur de ces exécutions ?

« Non car les personnes abattues sont souvent des consommateurs ou n’ont même rien à voir avec tout ça. Elles sont mortes car elles étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Si le président Duterte et son administration voulaient s’attaquer réellement au problème, ils iraient chercher plus haut : les gros trafiquants et ceux qui fabriquent la drogue ou approvisionnent le pays. Ils s’attaquent juste aux plus pauvres de la capitale. »

Pourquoi les cibler  ?

« Pendant sa campagne, Roberto Duterte a stigmatisé les consommateurs de drogue, notamment de shabu (méthamphétamine locale, NDLR), comme étant responsables de toute la petite criminalité. Il a été élu sur sa promesse d’éradiquer ces problèmes. Le président avait promis l’amnistie à tous les repentis. Sept mille consommateurs se sont rendus à la police mais très peu ont pu intégrer des programmes de désintoxication et la plupart sont devenus des cibles. Duterte s’attaque spécialement aux quartiers les plus pauvres de Manille car leurs habitants ne sont pas représentés. En revanche, le président garantit l’impunité des policiers et des civils qui commettent ces exécutions. Aucun recours n’est possible pour les proches de ceux qui se font abattre dans la rue. Qui, de toute façon, ne peuvent pas se payer d’avocat. C’est un moyen peu risqué pour lui de gagner en popularité. De dire : « Regardez, j’agis, je lutte contre la drogue, ce pour quoi vous m’avez élu ». »

La souffrance de la petite Jimji (6 ans) qui hurle « Papa ! » avant les obsèques de Jimboy Bolasa (25 ans). Des traces de torture et de blessures par balles étaient visibles sur le corps, retrouvé sous un pont. Selon la police, c’était un dealer ; selon ses proches, il avait répondu à l’appel du président Duterte et voulait suivre une cure de désintoxication. Manille, 10 octobre 2016.
© Daniel Berehulak pour The New York Times

En 35 jours sur place vous avez photographié 57 victimes dans 41 lieux différents. Comment avez-vous fait pour être si proche de ces scènes de crime ?

« Je travaillais avec les équipes des médias locaux. Tous les jours on se réunissait et dès que quelqu’un avait l’information qu’un crime avait été perpétré, on se rendait tous sur les lieux. Souvent, la scène se vidait d’un seul coup, cela voulait dire qu’il y avait eu une autre exécution. Certains soirs, cela arrivait deux, trois, quatre fois.. ».

Et la police vous laissait travailler ?

« Oui, sans problème. On était parfois jusqu’à quarante journalistes sur place et les équipes de légistes étaient toujours les mêmes. Je pense qu’il n’y en avait que deux ou trois qui se relayaient. Les policiers étaient persuadés de faire leur travail, de faire quelque chose de bon pour la société. Du genre « c’est une opération de police, les victimes ont résisté ou étaient des délinquants drogués ». »

Pourtant, d’après votre enquête, c’était loin d’être le cas.

« Les témoignages que j’ai recueillis montrent que les exécutions étaient toujours maquillées avant qu’on arrive sur les lieux : une arme placée dans la main de la victime, un sachet de drogue mis dans sa poche…Toutes les scènes de crime étaient parfaites. Ridiculement identiques : un corps parfaitement étendu sur le sol, un pistolet à la main… Toujours le même modèle. D’après les informations que j’ai eu depuis mon départ de Manille, les policiers ne s’embêtent même plus à trafiquer les scènes, ils envoient directement les cadavres à l’hôpital. Il n’y a même plus un semblant d’enquête sur place. »

Michael Araja (29 ans) était parmi les victimes abattues devant un kiosque « sari-sari » où, selon ses voisins, il s’était rendu pour acheter des cigarettes et une boisson pour sa femme. Deux hommes à moto ont tiré sur le groupe : un mode opératoire fréquemment utilisé, connu sous le nom de « virée en tandem ». Sur le lieu du crime, des policiers relèvent des indices. Manille, 2 octobre, 2016.
© Daniel Berehulak pour The New York Times

Comment cette « guerre » est-elle couverte par les médias locaux ?

« Il y a certains journaux qui sont loyaux à Duterte et ne donnent pas la priorité à la couverture de cette guerre contre la drogue. D’autres médias le font et des enquêtes publiées récemment ont rendu les policiers plus méfiants : ils ne maquillent plus les scènes de crime mais envoient directement les cadavres à l’hôpital, par exemple. Ceux qui travaillent sérieusement sur le sujet sont ciblés et décrédibilisés sur les réseaux sociaux. Environ 30 000 faux comptes Twitter ou Facebook ont été créés pour alimenter la machine propagandiste. Sans oublier les menaces de morts dont certains font l’objet. Duterte n’a pas peur que tout cela se sache, il n’a pas de mal à dire ouvertement qu’il tue des gens. »

Votre reportage a été publié dans le New York Times mais également dans un journal philippin. Quelles répercussions a-t-il eu ?

« Cela a eu un grand retentissement. J’ai reçu de nombreux messages venant du monde entier. Certains me remerciaient de leur avoir fait connaître cette situation. D’autres, des pro Duterte, disaient : « Vous n’avez pas idée de ce que vous faites. Vous avez été payé pour faire du journalisme à charge. Vous êtes un journaliste à gages, ce que vous racontez est faux… ». Le bureau du président a publié un communiqué pour répandre l’information que mon reportage était biaisé et ne racontait pas la vérité. »

Comptez-vous y retourner ?

« Je l’avais prévu mais cela s’est avéré trop risqué. J’ai reçu plusieurs menaces de mort. Impossible de savoir si elles étaient sérieuses, ni par qui elles avaient été émises. Pour l’instant, c’est trop dangereux mais j’aimerais y retourner un jour. En attendant, je me tiens informé de l’évolution de la situation par mes amis journalistes qui travaillent toujours là bas. »

Comment les choses pourraient-elles changer ?

« Mon reportage a contribué à faire connaître cette situation à travers le monde. Cela a encouragé le journalistes locaux à poursuivre encore et encore ce travail. Grâce à eux, des gens s’organisent pour protester et manifester. Il y a de plus en plus de cas, toujours plus de familles touchées, la population commence à parler. L’opposition politique au gouvernement Duterte est faible, et lui-même n’a rien à faire de la pression internationale. Le peuple et les journalistes semblent être les seuls capables de faire bouger les choses. »

ANTOINE ROGER