/« Le sourire en portrait ne m’intéresse pas »
Stéphane LavouéStéphane Lavoué a longtemps travaillé avec un Canon 5 D avant d'opter pour le Leica M, version numérique du plus célèbre des appareils de photoreportage © Vincent Josse

« Le sourire en portrait ne m’intéresse pas »

Stéphane Lavoué est un photographe spécialisé dans le portrait. Ces dernières années, il a enchaîné les commandes pour Libération, Le Monde et d’autres grands journaux. Avec un fait d’armes qui l’a fait rentrer au panthéon des portraitistes de presse : une photo de Vladimir Poutine en Une du Times en 2008. Il y a peu, il a quitté Paris pour la Bretagne et a ralenti son rythme de commandes pour se consacrer à des projets plus personnels, du Vermont au Pays bigouden. En plans rapprochés, il raconte sa vision de son exercice préféré.

Comment êtes-vous devenu photographe ?

J’ai fait des études d’ingénieur et, très rapidement, je me suis rendu compte que ce métier ne suffirait pas pour m’épanouir. J’ai essayé de trouver un moyen d’expression avec un apprentissage technique et assez rapide. L’écriture a toujours été compliquée pour moi, le dessin et la peinture aussi. La photographie est un outil qui permet une expression, une créativité assez libre. Je pratiquais déjà la photo en amateur quand je suis arrivé au Brésil en tant qu’ingénieur. Là-bas, je suis tombé sur des affiches pour le mouvement des paysans sans terre réalisées par le photographe brésilien Sebastião Salgado. J’ai eu un choc visuel. Je me suis dit : « Il y a un message, de l’esthétique, c’est ultra puissant. Si un jour cela pouvait devenir mon métier, ce serait formidable ». Sebastião Salgado est resté un peu un fil rouge tout au long de ma carrière.

Vous avez tout de suite commencé par la photo de presse ?

Oui. J’ai quitté le Brésil brutalement pour revenir à Paris suite à un décès dans ma famille. J’ai profité de ce moment-là pour me dire : « J’ai vraiment envie de raconter quelque chose en images. Pas de travailler dans une usine pour inciter des gens à couper toujours plus de forêt. » J’ai démissionné et suivi un an de formation au centre Iris en 2001 au cours duquel j’ai couvert la campagne des élections présidentielles de 2002. Je me suis retrouvé, un peu par hasard, dans le bureau de Jean-Marie Le Pen, avec Serge Moati. J’ai pris quelques images et Libération les a repérées puis publiées. Cela a marqué le début d’une collaboration de plus de dix ans

Vous faisiez déjà des portraits ?

Non pas du tout. D’ailleurs, au début de ma collaboration, Libé m’avait demandé de faire le portrait du prêtre qui soutenait le mouvement des sans papiers à la basilique Saint-Denis. Mais, pour moi, c’était terrifiant de devoir gérer un personnage, une lumière, un fond… J’étais plutôt branché voyages et photoreportages.

Comment avez-vous basculé ?

J’ai beaucoup bossé en politique et société et je me suis un peu lassé. Je trouvais qu’on passait beaucoup de temps à attendre pour qu’une seule image soit publiée. C’était un peu frustrant. À l’époque, il y avait des portraits en der de Libé. Le genre prenait de plus en plus de place dans la presse et j’avais envie de sortir de ma zone de confort. J’ai tenté ma chance avec un premier portrait pour lequel j’ai sué sang et eau : celui d’un poète irakien en exil, Sala Al Hamdani, pour les pages Culture du journal. J’ai ensuite travaillé pour les dernières pages. Cela a été ma formation au portrait.

Est-ce que Libé imposait des contraintes pour les portraits ?

Non, zéro contraintes. C’était la règle chez Libération et cela s’est développé un peu partout par la suite. Libé a vraiment contribué à révolutionner la photo de presse. Dans cette configuration, on considère qu’il y a une double rencontre avec le sujet : celle avec le journaliste et celle avec le photographe. Il peut en sortir des choses antagonistes. Le journaliste n’a pas accès à l’image. Ce n’est pas lui qui va choisir celle qui va illustrer son article mais l’iconographe et le photographe. Inversement, je ne me renseigne pas sur le sujet avant la séance. Je ne veux pas être dans une démarche de photojournaliste en intégrant des éléments à l’image afin que la photo colle avec le propos. Pour moi, cela n’a aucun n’intérêt. Ces éléments, on les retrouvera dans le papier si on a besoin de les retrouver. Je veux garder la fraîcheur de la rencontre et me focaliser sur la relation qui se créé entre moi et le modèle pendant la séance. Et ne surtout pas faire dans la médiocrité avec une photographie d’écrivain que l’on fait poser devant sa bibliothèque. J’ai vraiment envie de spontanéité et d’improvisation.

Justement, pour les commandes, quelle est la proportion entre préparation et improvisation ?

Je prépare assez peu dans le sens où, pour un écrivain par exemple, je ne vais pas lire ses bouquins. Par contre, je vais travailler mon dispositif technique : la lumière et parfois le fond. Au départ, je travaillais en lumière naturelle. J’étais donc dépendant d’une fenêtre, d’un éclairage, et ne pouvais pas choisir entièrement librement le cadre. Au fur et à mesure, j’ai reproduit la lumière du nord, douce et diffuse, avec des flashs de studio. Je pouvais alors me concentrer sur le fond et la direction d’acteur.

Qu’est-ce qu’il faut pour réaliser un bon portrait ?

Je ne pourrais pas donner de recettes. Le plus important est d’être honnête dans son rapport avec la personne photographiée. Il faut essayer de cultiver sa personnalité pour en donner une vision au sujet, sans en déborder. Je ne suis pas quelqu’un de très bavard, mais je vais diriger les gens physiquement. Je vais être très directif tout en gardant un ton cordial mais ferme. Parfois, il arrive que cela se tende. Mais, de toute façon, le sourire en photo ne m’intéresse pas. Le sourire va transmettre une émotion trop évidente au lecteur. En essayant de chercher un équilibre dans la neutralité, le spectateur va pouvoir trouver son chemin et le faire tout seul. Quand c’est trop évident, on se lasse très vite. La première chose que je fais avec les hommes politique est d’essayer de leur faire perdre leur sourire forcé. En face d’un photographe, ils n’ont plus le verbe pour séduire. Cela créé un malaise chez eux que j’essaie d’exploiter : leur corps se met à parler, souvent maladroitement, et cela permet d’avoir véritablement accès à eux.

Quel est votre pire souvenir lors d’une commande ?

Il y a quelques années, je devais photographier le chef étoilé d’un restaurant de province. À l’époque, je travaillais en argentique avec un viseur télémétrique. Une fois la séance terminée, je me suis rendu compte que j’avais oublié d’enlever le cache de l’objectif. Je suis donc revenu mais c’était trop tard : la spontanéité de la séance avait disparue.

Aujourd’hui, depuis que vous avez quitté Paris pour le Pays bigouden, en Bretagne, vous faites moins de commandes et plus de projets personnels…

J’avais besoin d’être le moteur de mes propres photographies, de raconter mes histoires. Pour cela, je devais quitter la capitale. Faire des portraits de commande à Paris, c’est comme enchaîner des 100 mètres. Pour les projets personnels, il faut du temps. Cela se rapproche plus du marathon. Et, il n’est pas possible de s’entraîner pour le sprint et la course de fond en même temps.

Quelles différences y a-t-il entre les portraits de commande et ceux que vous réalisez pour vos projets personnels, comme celui sur le monde de la pêche en Bretagne ?

Pour moi, il n’y en a pas. La manière de fonctionner est identique tout comme ce que je recherche. Le rapport avec les modèles est le même. Seule mon appréhension est différente. Quand je photographie Poutine, je stresse avant la séance. Je sais que c’est la chance d’une vie. Mais je m’en fiche de ce qu’il va penser de la photo. Quand je fais le portrait d’un Bigouden, j’ai peur que l’image ne lui plaise pas.

Quel est votre portrait le plus réussi ?

C’est impossible de hiérarchiser, il y a tellement de paramètres. Mais s’il fallait en sortir un, ce serait le portrait de Poutine. Avant le mien, il n’y avait qu’un seul vrai portrait du président russe. Par portrait, j’entends une photo en face à face, où le sujet sait que tu es là seulement pour le photographier. Mon image a fait la Une du Times un an après le premier portrait réalisé par le photographe britannique Platon. C’est une photo référence qui a légitimé mon travail de portraitiste. J’en suis d’autant plus fier que je n’ai eu que 24 secondes pour la réaliser et que je n’avais pas d’éclairage. Cela aurait pu être une catastrophe.

PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE ROGER