/Romain Laurendeau et la jeunesse brisée de Bab el Oued
© Romain Laurendeau

Romain Laurendeau et la jeunesse brisée de Bab el Oued

Depuis quatre ans, Romain Laurendeau, photographe, arpente les allées du quartier de Bab el Oued, à Alger. Il y a trouvé une jeunesse frustrée, prisonnière de l’histoire de son pays. Jeudi 7 septembre, pendant le festival Visa pour l’image, son travail a été récompensé du prix Pierre et Alexandra Boulat.

Les mains dans les poches, casquettes vissées sur le crâne, ils « tiennent les murs » du quartier de Bab el Oued, à Alger. Ils font partie d’une génération sacrifiée, héritière de la guerre civile. Leur histoire et leur colère sont intimement liées à celles de leur pays. Depuis quatre ans, Romain Laurendeau, photographe, a décidé de raconter leur quotidien. Au pied des barres d’immeuble décrépies, il a photographié, discuté, écouté. Son travail lui a permis de remporter le prix Pierre et Alexandra Boulat, remis jeudi 7 septembre, lors du festival Visa pour l’image.

Cette bourse de 8 000 euros doit lui permettre de poursuivre son aventure algérienne. Car le photographe, devenu « sociologue malgré lui », n’en a pas fini avec le quartier le plus pauvre d’Alger. « Avant ça, je n’avais qu’une vague idée de l’histoire de l’Algérie, reconnaît-il. Un ami algérien m’a invité chez lui, à Sidi Moussa. Ce village était un bastion salafiste pendant la décennie noire. Il m’a parlé de la guerre civile et m’a demandé de raconter. »

Pour trouver « quelque chose de moderne dans cette société conservatrice, Romain Laurendeau demande à rencontrer « des artistes underground ». Son ami lui présente alors deux rappeurs de Bab el Oued. Immergé dans ce « quartier visuellement fou » et très populaire, le photographe partage les « galères » de ces jeunes pour gagner leur confiance.

« Je suis un œil qui flotte »

« Il savent que je fais des photos mais il y a un temps pour tout. Il y a des moments où je me contente de discuter avec eux. Quand je prends l’appareil, je fais en sorte qu’ils m’oublient, petit à petit. Je suis un œil qui flotte, mon ego n’existe pas. » En se fondant dans le décor, Romain Laurendeau a capturé l’essence de Bab el Oued. « L’esprit de résignation, l’ennui, la frustration, le sentiment d’abattement ». Ce lourd héritage, celui de l’Histoire, qui pèse sur les épaules d’une « jeunesse laissée pour compte ».

Il s’est mêlé à ceux pour qui chaque jour n’est « qu’une journée de plus à ne rien faire ». Ceux qui souffrent « d’un vrai mal être » et « ne se sentent reconnus par aucune institution ». Il a aussi essayé de comprendre. « La colonisation française en Algérie a duré très longtemps. Elle s’est terminée par une guerre violente, qui est rappelée sans cesse. Il n’y a pas une rue ou une place qui ne porte pas le nom d’un martyr, d’un général ou la date d’une victoire. C’est omniprésent à l’école, dans les esprits. »

« On a peur de la rue »

Les jeunes de Bab el Oued sont étranglés par des « mœurs très conservatrices ». Cette guerre vieille de 15 ans leur colle à la peau. « Pour ne pas risquer que ça revienne, on demande à cette jeunesse de ne pas bouger, de ne pas prendre d’initiative. On a peur de la rue », commente Romain Laurendeau.

Sur les clichés en noir et blanc, leur colère et leur frustration sont immortalisées. « J’ai envie que ça touche les gens comme ça m’a touché, lâche le photographe. En vivant avec eux, j’ai eu la confirmation que l’humain n’a pas juste besoin de manger et dormir pour vivre. Il doit aussi rêver, pouvoir se projeter. » La vocation première du travail de Romain Laurendeau n’est donc pas de documenter. « Je veux montrer qu’on est tous pareils, mais dans des conditions différentes. Il faut comprendre ces conditions pour pouvoir expliquer les réactions. »

Pour sa prochaine série de clichés, le photojournaliste veut se concentrer sur l’intimité des jeunes Algériens, sur « leur façon de vivre dans une société conservatrice où on est facilement stigmatisé pour ses moeurs ». Il compte photographier leur « bulles de liberté », ces endroits secrets où ils se retrouvent pour boire, écouter de la musique, aimer. Pour cela, il sera bientôt de retour à Bab el Oued, ce quartier où la jeunesse existe, à défaut de pouvoir vivre.

Coralie Rabatel