/Comment raconter une histoire en photos ?
Ce cliché, pris par Jeremy Suyker en Iran, fait partie d’un reportage photo publié dans la revue 6mois © Jeremy Suyker

Comment raconter une histoire en photos ?

Au fil des années, la photographie s’est démocratisée et passionne de plus en plus le grand public. A tel point que de nombreux médias comme 6mois, Touslesjourscurieux ou rdv-photos se sont lancés : ils misent tout sur l’image et racontent des histoires en photos.

Le jeune Aylan Kurdi git sans vie au bord de l’eau. Un homme se dresse face aux chars chinois lors de l’insurrection de la place Tian’anmen. Sharbat Gula, « l’Afghane aux yeux verts », fixe l’objectif de son regard perçant. Le drapeau américain flotte sur la lune. Pour chacun de ces clichés, ce n’est pas l’esthétisme qui prime, mais l’histoire qu’il raconte et l’émotion qui s’en dégage. « Il nous arrive de nous extasier comme des gamins devant des photos », lance Jean-Jacques Farré, directeur artistique indépendant. Et c’est là tout l’intérêt de l’image : raconter une histoire sans forcément avoir besoin de texte. Faire vivre un événement par procuration en titillant l’œil du spectateur.

« Trouver un angle et une histoire singulière »

Aujourd’hui plus que jamais, les photojournalistes ont la chance de bénéficier d’outils technologiques. « Avec le numérique, l’offre a explosé, pendant que la presse papier se recroqueville et sacrifie le budget photo. Nous ne voulions plus être bridés », regrette Jean-Jacques Farré. Avec trois amis, il a créé Touslesjourscurieux, un magazine qui redonne ses lettres de noblesse à la photo. C’est aussi dans cette optique que Vincent Leloup a fondé RendezVous-photos, un pureplayer consacré au photojournalisme. « Il y a la place de s’adresser directement au grand public », assure-t-il. Et ils se sont lancés dans un défi « fou » : aller sur le terrain, en reportage, pour ensuite raconter des histoires en photos.

Mais comment faut-il s’y prendre ? « On peut être amenés à raconter une histoire avec une seule image », explique Jean-Jacques Farré. Mais le plus souvent, il faut 10, 15 voire 30 clichés pour aboutir à quelque chose de cohérent, linéaire. « Pas plus de 35, car les gens finissent par en avoir marre de passer les photos », surenchérit Vincent Leloup.

Pour lui, il existe plusieurs types de reportage. « L’histoire chronologique est le plus facile. On peut suivre les migrants qui traversent le Mexique, qui passent la frontière, qui dorment à l’auberge… Mais on peut aussi faire des reportages avec différents angles. » Il prend l’exemple d’Haiti. « On peut faire des portraits de carnaval, la reconstruction après le tremblement de terre, l’essai d’ouverture au tourisme… » Le déroulé n’est au final pas si éloigné d’un reportage écrit. « C’est pareil, ça s’organise de la même façon qu’en texte. Il faut trouver un angle et une histoire singulière. Par exemple, on peut travailler sur l’usine Peugeot, et en filigrane, ça parle de l’économie », détaille Victoria Scoffier, de la revue 6mois.

« Si on perd l’émotion d’un cliché, il faut faire un autre boulot »

Une fois l’angle choisi, la qualité visuelle ne suffit pas. Il faut aller plus loin. « Beaucoup aiment la prise de vue, mais ils n’ont pas la bonne vision. Il faut faire des bonnes photos, oui, mais des bonnes photos pour le journalisme. » Cette notion semble subjective. « Comment on sait si la photo est bonne ? C’est un mystère. L’image fonctionne, on ne sait pas pourquoi. Tout est en place, analyse Jean-Jacques Farré. Si on perd l’émotion d’un cliché, il faut faire un autre boulot. » Vincent Leloup rejoint son idée. « Quand on est photographe, je ne l’explique pas, mais on a un flash. On sait que la photo est bonne au moment où on la prend. Il ne faut pas un truc qui fait chier, comme un poteau au-dessus d’une tête », s’amuse-t-il.

Pour obtenir le cliché parfait, le mieux est de privilégier la spontanéité. Capter l’instant T. « On fait plusieurs photos, on regarde la lumière, le cadrage, l’angle. Il faut varier les prises de vues, la distance », conseille Vincent Leloup. Parfois, la « mise en scène » est obligatoire, notamment pour les portraits. « J’adore ça. Il faut conceptualiser, construire avec très peu de choses », raconte Jean-Jacques Farré. Et parfois, il faut recourir à des méthodes… originales. « Je connais des photographes qui terrorisent ou énervent le photographié, lors des portraits par exemple, et ça donne une super photo, avec une certaine tension. Mais il faut avoir le cran de le faire. »

Reste ensuite à trier les photos et à les relier pour construire une histoire. Pour Victoria Scoffier, le plus important avant tout ce travail d’editing est que « les idées viennent du terrain. Leurs photos seront meilleures si c’est un choix personnel. Ils seront plus investis. » C’est cette implication qu’elle recherche. Elle a notamment été marquée par un travail qui a duré… 18 ans ! « La photographe Darcy Padilla a suivi Julie, une fille droguée qui va avoir un enfant, puis qui tombe malade, et finit par mourir du sida. C’est hyper fort. C’est incroyable de voir défiler la vie en photos. »

Pour Jérémy Suyker, photojournaliste indépendant, cette implication est au cœur de tout. « Il vaut mieux faire confiance à une personne qui est sur le terrain plutôt qu’à un photographe parachuté. Leur vision n’est pas erronée mais elle n’est pas la même que quelqu’un qui reste un an sur place. » Il estime que pour obtenir un bon reportage photoil faut réaliser un film narratif. « Comment tu procèdes, comment tu racontes, comment tu rends les images intéressantes ? Au final, on ne passe que 10 % de notre temps à faire des images, et le reste à se triturer le cerveau… »

DYLAN DUSART


Des vitrines pour les jeunes photojournalistes