/Présidentielle : des photos mais pas d’expo
Jour d’investiture à l’Elysée. Passation de pourvoir entre François Hollande, le président de la république sortant, et Emmanuel Macron, président élu, au Palais de l’Elysée à Paris, dimanche 14 mai 2017 - 2017 © Jean-Claude Coutausse / french-politics pour Le Monde

Présidentielle : des photos mais pas d’expo

En septembre prochain, le festival Visa pour l’image propose 25 expositions. Conflits, environnement, social… Beaucoup de thématiques mais rien sur la dernière présidentielle. Un choix assumé par Visa, mais que ne partage pas Jean-Claude Coutausse, photojournaliste au Monde depuis 2005.

Amiens, lundi 24 avril, lendemain du 1er tour de la présidentielle. Le candidat d’En Marche ! va à la rencontre des ouvriers de Whirlpool. Face à la nuée de journalistes, Emmanuel Macron ne peut pas échanger avec eux. Il s’exfiltre de la « meute » pour diffuser, sur Facebook live, cet échange houleux.

Pendant la campagne, les équipes des candidats ont souvent fourni leurs propres images. Les photographes (comme les journalistes) ont parfois été tenus à distance. En cette année présidentielle, Visa pour l’image n’organise pas d’exposition sur la présidentielle. Son directeur, Jean-François Leroy estime que beaucoup de photos publiées tiennent de la communication politique. Mais ces images diffusées dans les médias ne donnent-elles vraiment rien à voir ?

Une campagne « assez bizarre »

Des photographes professionnels qui ont suivi la campagne ne sont pas du même avis. Photojournaliste pour Le Monde, Jean-Claude Coutausse immortalise notamment les politiques pour le quotidien depuis 2005. Il a suivi Ségolène Royal en 2007 puis François Hollande en 2012. Cette année, il parle d’une campagne « assez bizarre, où l’émotion s’est assez peu ressentie dans les photos. À l’image de celle de Macron, qui a été très froide, technocratique. Cela laisse peu de place au hasard et à l’émotion. »

Jean-Claude Coutausse a couvert « la partie gauche du spectre politique, en comprenant Macron ». Au début, le photojournaliste de 56 ans a surtout suivi Benoit Hamon. « Mais, j’ai très vite compris que c’était perdu d’avance, raconte-t-il. En face, Macron menait une bonne campagne. Je me suis reporté sur lui. » D’après l’ancien photographe de Libération, « il n’y a rien de pire que de suivre des perdants : arrivé le soir du second tour, il ne reste plus rien de ton travail ».

Alors qu’après avoir couvert la campagne de l’heureux élu, le travail continue. « On le suit toujours, lors de l’investiture, etc. ». Comme avec François Hollande en 2012. Après la victoire du candidat socialiste, le photographe a profité des réunions de cabinet, soirées privées, conseils des ministres, etc. pour donner accès aux coulisses de l’Élysée. L’énigmatique monsieur Hollande, publié avec Vanessa Schneider du Monde, offre, au-delà de la politique, « une plongée intime au coeur du pouvoir, qui dresse le portrait d’un personnage insaisissable, François Hollande ».

Photographier la politique, « un défi passionnant »

Le politique, personnage insaisissable. Vraiment ? Jean-Claude Coutausse expliquait en novembre à France Inter que « photographier la politique, c’est comme essayer de capter du vent… C’est un défi passionnant ». « La guerre, c’est physique. La politique, on pourrait presque la raconter qu’avec du texte. Mais le public a envie de savoir à qui il a affaire. Le corps exprime beaucoup. C’est là-dessus que l’on travaille. Sur les expressions, la fatigue, et parfois l’arrogance des politiques. »

Pour les (photo)journalistes, il est impératif de garder ses distances avec les équipes de campagne des candidats. « Sinon, cela devient de la communication, prévient Jean-Claude Coutausse. Je ne suis pas là pour servir les politiques ou donner au lecteur la même image que BFM TV. Cela n’a aucun intérêt. » Pour éviter « l’image BFM TV », il faut se « décaler de l’axe officiel ». Pour le photographe du Monde, « la photo parfaite est celle où l’on m’oublie. C’est rare, dans ce métier ! »

Emmanuel Macron, candidat du mouvement En Marche!, rencontre les ouvriers en grève à l’usine Whirpool à Amiens, mercredi 26 avril 2017 – 2017 © Jean-Claude Coutausse / french-politics pour Le Monde

 « Le travail des communicants ? Un combat perdu d’avance »

Se faire oublier, déjouer l’axe officiel… Et éviter les « pièges » tendus par les communicants. « Le travail des communicants ? Un combat perdu d’avance, lâche-t-il. Je n’en ai pas peur. Ils peuvent dresser les barrières qu’ils veulent, j’arriverai toujours à dire quelque chose avec la photo. Si on me met à la porte, je photographierais la porte. » Jean-Claude Coutausse en est certain : les communicants « ont encore davantage peur de nous », (photo)journalistes. « Même en restant à distance, on arrive à raconter ce qu’on veut », explique-t-il en référence à la campagne d’Emmanuel Macron.

Lors des trois dernières présidentielles, Jean-Claude Coutausse dit n’avoir « jamais ressenti de différences de traitement » parmi, les candidats. « Sauf avec Macron, reprend-il. Une relation particulière, d’après le photojournaliste, car il tenait toute la presse physiquement, à l’écart ». Il en ressort une « espèce de frustration car on a suivi à distance une conquête du pouvoir ».

S’il immortalise les politiques pour Le Monde depuis douze ans, Jean-Claude Coutausse a aussi couvert la chute du Mur de Berlin, la famine en Somalie, la première intifada palestinienne… Ces photos auraient pu être exposées à Visa pour l’image. « Je regrette un peu ce mépris vis-à-vis de l’actualité politique. J’ai été reporter de guerre pendant longtemps et je connais aussi ce regard méprisant sur ceux qui restent dans la cour de l’Élysée. C’est dommage. »

THOMAS DROUSSET


« Pas de temps, pas d’argent et un accès verrouillé »

Responsable photo du site LesJours.fr, Sébastien Calvet a photographié la politique pendant une quinzaine d’années pour Libération jusqu’en 2015. Il a couvert les campagnes de Jospin et Bayrou en 2002, celles de Royal en 2007 et de Hollande en 2012. « Les chaînes d’information sont arrivées dans la campagne en 2007, les réseaux sociaux en 2012… En 2017, c’était le foutoir total : avec en plus des chaînes d’infos et des réseaux, les boîtes de production. L’espace politico-médiatique est saturé », estime Sébastien Calvet. Avec l’accélération de l’information, « les équipes des candidats verrouillent tout ».

Il reconnaît que la production d’images lors de la dernière présidentielle a été moins importante que lors des précédentes. « Une question de temps et d’argent ». D’argent, d’abord, certains médias privilégiant parfois les images fournies par les équipes de campagne ou les agences. De temps, aussi, l’information s’étant considérablement accélérée avec un accès aux candidats de plus en plus fermé. « Donc, on essaye de tourner autour, photographier autre chose. C’est là que l’image politique a quelque chose à dire. »