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Retouche

Photographie et retouche : quelles limites?

La controverse autour des outils de correction d’images existe depuis longtemps. Encore plus en ce qui concerne la photographie de presse. Seul soucis: qu’est-ce qu’une photo « truquée » ? Et jusqu’où peut-on aller pour tenter de rendre le réel au mieux?

Une évidence à prendre en compte : l’appareil photo ne peut pas rendre ce que l’œil humain perçoit. Est-il alors légitime pour un photographe de modifier l’image pour qu’elle soit plus fidèle à la réalité humaine?

Tout n’a pas commencé avec Adobe

La question est finalement floue et ne date pas d’hier. L’argentique, bien avant les outils numériques, utilise déjà des subterfuges. Le choix du film ou des bains de développement a déjà un impact sur le rendu ou la saturation de l’image. La manipulation est encore plus poussée au moment du tirage, en retravaillant les contrastes de façon localisée. Avec un exemple évident: les photos de guerres aux lumières accentuées et menaçantes.

Lincoln, un des premiers faussaires de la photographie?

Peu après l’invention du négatif et avant l’invention du film souple, une photo d’Abraham Lincoln, datée de 1860, a été truquée. La tête du président américain est placée sur le corps d’un autre homme politique, John Calhoun. Il s’agit de la première intention de tromperie. La justification? Il n’existait alors aucun cliché suffisamment héroïque de Lincoln. Autre version: le leader n’aimait pas son physique.

Après cet épisode, il a fallu attendre près d’une cinquantaine d’années pour qu’un régime abuse de la retouche pour vendre son idéologie. Le communiste Staline imposait la falsification pour trois raisons : minimiser le rôle de certains membres du parti, éviter de montrer les dirigeants communistes en compagnie d’infréquentable ou, plus radical, éliminer en image les citoyens assassinés par le régime.

On ne fait pas de l’art, on fait de l’information

C’est le cri du coeur, ou de rage, du directeur du festival Visa pour l’image, Jean-Francois Leroy. Il réagissait à la disqualification de Stepan Rudik lors de l’édition du concours World Press Photo en 2010. En cause? Un pied, minuscule, effacé de l’image de base. Le recadrage, la retouche des niveaux et le passage de l’image en noir/blanc ne sont pas contre par remis en cause.

Le directeur justifie cette décision ainsi : «Si j’enlève une Kalachnikov sur une photo en Syrie, ce n’est pas grave? Ou quand un photographe met deux colonnes de fumée alors qu’il n’y en a qu’une à Beyrouth, ce n’est pas grave? Oui, c’est grave! On ne fait pas de l’art, on fait de l’information». Finalement, une réaction logique de la part d’un directeur de festival dédié au photojournalisme.

Autre manifestation, autre vision

Hélène Joye-Cagnard, directrice des Journées Photographiques de Bienne, ne partage par la radicalité de Jean-François Leroy. Son événement, basé en Suisse, explore tous les pans de la photographie. Donc forcément aussi celui du journalisme. Pour Hélène Joye-Cagnard, «le but est le sens final de l’image. Si la retouche est nécessaire au message, alors elle a sa raison d’être. Q’elle soit visible ou pas, cela doit aussi faire sens». A une exception près : «La retouche ne doit jamais être une censure ».

Aux Journées Photographiques, il n’y a pas de politique spécifique concernant le choix d’une image. Au final le cliché compte avant tout.

Un avis plus nuancé

Pour la photographe et directrice artistique zuricho-biennoise Michal Schorro, pas question d’avoir recours à la retouche quand il s’agit de photo journalistique. «C’est le contenu de l’image, ce qu’elle communique, le fait qu’elle soit honnête, qui devrait être plus important que l’esthétique». Elle ajoute: «Quand on prend une photo, on prend aussi des décisions formelles, donc une image ne sera jamais totalement neutre ou objective, selon le cadrage qu’on choisit ou l’interaction avec le sujet».

L’expression « two thousand yard stare » décrit la manifestation la plus visible du trouble de stress post-traumatique : un regard vide et déconcentré © Michal Schorro

Le travail de Michal Schorro oscille entre la documentation et l’abstraction. Avec toujours « cet idéal que l’image devrait être faite quand on enclenche, et que tout devrait être au mieux à cet instant afin d’éviter de devoir retoucher ensuite, pour ne pas tomber dans la tricherie».

JEROME BURGENER