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© Amélie Coispel

Live magazine : Le journalisme n’a jamais été aussi vivant

Il y a des histoires qui se lisent, et d’autres qui se vivent. Des aventures de reportages, des performances aussi vivantes qu’éphémères. Mercredi soir, ils étaient sept à raconter leurs récits de voyages sur la scène du théâtre municipal de Perpignan. Une première à Visa pour l’image, initiée par Florence Martin-Kessler, co-fondatrice des Live Magazine.

Il est à peine 17h30, mercredi 6 septembre, quand j’arrive sur la place de la République. Le Live Magazine, journal vivant, commence à 18h et pourtant, les badges rouges font déjà la queue. Les premiers entrent dans le théâtre, alors que plusieurs se demandent si les 550 places pourront les accueillir. Dans la file, certains connaissent déjà ce concept, créé il y a seulement trois ans. Ils l’expliquent aux autres : « Des gens du métier vont sur scène et racontent leurs anecdotes comme ils le feraient dans un journal ». Sauf qu’ici, pas d’ordinateur mais un micro, un rétroprojecteur… et un piano.

J’arrive miraculeusement à trouver une place au centre, pour mieux prendre toutes les émotions en pleine face. La salle est comble. Gros succès pour cette première. Le pianiste entre sur scène en silence. Puis quelques notes aigues, douces et mélancoliques. Les intervenants s’installent sur des chaises. Le public est attentif, dans l’expectative. La lumière est tamisée. Jean-François Leroy, directeur du festival, et Florence Martin-Kessler, co-fondatrice des Live Magazine présentent le projet, pour lequel le directeur n’a « pas été long à convaincre ». Un « exercice assez particulier » explique son initiatrice, avant de demander la clémence de l’assistance. Les intervenants n’en auront pas besoin : les minutes qui suivent seront passionnantes.

Un micro sur pied. La large carrure de Marco Longari, photojournaliste, apparaît. Son accent italien. Ses mains moites qu’il frotte contre son jean. Il n’est pas à l’aise, ça se voit. Mais le public écoute ses récits de Gaza. Il raconte cette histoire incroyable d’un homme qui retrouve son enfant. Une émotion forte qu’il capture avant que l’homme ne constate qu’il s’est trompé d’enfant. Le photoreporter se souvient d’une « photo qui n’existe pas, impossible à légender ». Puis la chute, et les applaudissements qui crépitent comme l’avait fait son appareil, quelques mois auparavant, au Proche-Orient.

Puis se succèdent les images de l’industrie textile cambodgienne de John Vink, photojournaliste belge qui vient de rejoindre la nouvelle agence Maps. « Ce que je partage avec vous, c’est le Cambodge qui me l’a offert », lâche-t-il. Le public est captivé. Stefania Rousselle, journaliste et réalisatrice, enchaîne. « Bonsoir, je me présente, je suis une traumatisée de l’amour ». Le public rigole, déjà dans sa poche. Elle raconte ses rencontres sur les routes de France, à la quête de l’amour. Comme cette femme, à Calais, qui chaque matin décidait de quitter son mari et qui, chaque soir, revenait. Puis, Marcel et sa petite maison, la « Villa des privés d’amour », dans les Pyrénées. Enfin Rolande, ses draps en satin et sa rencontre avec un inconnu dans un restaurant. « Ce soir-là, ils ont fait l’amour pour la première fois », termine la documentariste dans un sourire.

Après la légèreté, l’actualité. Sur le programme, « Une plage à Bodrum » de Samuel Bollendorff laissait espérer soleil et farniente. Il raconte la fermeture des frontières en Europe, les passeurs, les traversées à 1.500 euros de Maria, Saïd, et Mohammed, elle parle d’Aylan, petit corps retrouvé sur le sable. Autour de moi, les soupirs émus du public.

Le spectacle est rythmé. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, un récit plus drôle sur la stratégie politiquement correcte du Front National à Marseille. « Les engagés enragés », le documentaire de France Keyser a été réalisé en cinq ans. Le reportage sonore parle de la jeunesse lepéniste. « Anaïs, 22 ans, aime les animaux… Et Jean-Marie Le Pen ». C’est triste, mais ça fait rire.

Puis certainement le récit le plus intense du spectacle, celui de Boris Lojkine. « Camille », du prénom de Camille Lepage, journaliste de 26 ans tuée alors qu’elle était en reportage en Centrafrique, en mai 2014. Son histoire avait fasciné celui qui confie, devant nous, ses pensées les plus intimes. Cette impression « d’être un vautour », en voulant en faire un documentaire, un biopic. Il raconte tout : des plus grandes histoires aux plus petits détails. « Je connais toutes ses vies. C’est une expérience très étrange. » Parfois, il s’arrête pour soupirer lourdement. Il raconte l’histoire de Camille mais aussi celle de son documentaire. Derrière lui, défilent les photos de toutes celles qui se sont proposées pour l’incarner. Pourtant, nous l’apprendrons plus tard, aucune n’avait l’énergie qu’elle dégageait.

C’est à Valérie Cordy que revient la lourde tâche de clôturer la performance. Mais elle triche, elle est une habituée de la scène. Son truc : raconter une histoire sans dire un mot. Elle communique avec le public via son ordinateur. Sur l’image projetée de son écran, elle écrit « Je ne suis pas … », et laisse Google faire ses propositions « jolie, amoureuse, pas venue là pour souffrir, ok ? ». Elle lance une vidéo. Problème technique, elle n’a pas de son. Elle écrit dans la barre de recherche : « Je cherche du son pour ma performance ». Le public rit. « Ceci est la fin d’Internet ». Elle quitte la scène.

Les lumières se rallument. Même s’il n’y aura aucun souvenir matériel de cette soirée, chacun gardera en mémoire l’heure qu’il vient de passer dans ce théâtre. Comme une promesse, le programme annonce : « On n’a pas fini de vous raconter des histoires ».

 

AMÉLIE COISPEL