/Frank Fournier et Eric Bouvet en Colombie
Omayra Sanchez, Armero, 16 novembre 1985 © Frank Fournier/Contact Press Images

Frank Fournier et Eric Bouvet en Colombie

Il y a 32 ans, Frank Fournier et Eric Bouvet ont photographié Omayra Sanchez, une jeune Colombienne de 13 ans, à l’agonie après l’éruption du volcan Nevado del Ruiz. Les clichés ont fait le tour du monde, suscitant la polémique. Comme « la fillette brûlée au napalm » de Nick Ut, ou le cliché du petit Alan Kurdi mort sur une plage de Turquie plus récemment, ce portrait interroge les enjeux éthiques du métier de photojournaliste. Doit-on tout montrer ? Frank Fournier et Eric Bouvet racontent.

Il y a des photos que le monde n’oublie pas. Le portrait d’Omayra Sanchez en fait partie. Son regard noir saisissant, ses mains blanchies par l’eau et son visage d’enfant mourant ont ému autant qu’indigné. Comme d’autres avant lui, ce cliché a fait naître une question d’ordre éthique : peut-on tout photographier ? Frank Fournier est l’auteur de ce portrait controversé.

En 1985, après l’entrée en éruption du Nevado del Ruiz en Colombie, le photographe s’est rendu à Armero-Guayabal, zone sinistrée par les coulées de boue volcanique. Il a découvert une scène d’une « violence incroyable ». Omayra Sanchez, 13 ans, était prisonnière des débris. « Elle avait de l’eau jusqu’au menton. Elle était perforée au niveau des hanches par une barre de métal et d’énormes murs de ciment écrasaient ses jambes. Il y avait des gens autour d’elle mais personne ne pouvait faire grand chose pour l’aider. »

À ce moment-là, au matin du 16 novembre 1985, la jeune Colombienne est prisonnière depuis trois jours. « J’ai compris qu’il fallait faire les photos les plus simples et les plus directes possible, se souvient Frank Fournier. Cette jeune enfant avait une personnalité étonnante. Elle a fait preuve de courage et de dignité. Je voulais que les gens sachent qui elle était. Pour moi, elle représentait tous ces gens qu’on entendait appeler à l’aide sans pouvoir les atteindre. C’était la seule façon de la garder en vie. »

Un cliché jugé indécent

Frank Fournier n’était pas le seul photojournaliste sur les lieux ce jour-là. Eric Bouvet était présent et a choisi de traiter la scène différemment. « Pour moi, prendre un portrait c’était tomber dans le panneau et céder au dramatisme facile. On n’est pas dans l’information mais dans le pathos. J’ai préféré prendre des plans plus larges, sur lesquels on voyait les secouristes et l’étendu des dégâts. Ça me paraissait plus informatif. »

11/16/1985. Volcano eruption in Armero: Omayra, 12 years old, dies after 48h in mud ©Eric Bouvet

Le photographe se souvient d’avoir été immédiatement conscient de l’impact de ces clichés. « La scène était hallucinante. Terrifiante. Journalistiquement, j’ai compris que c’était la situation qui résumait toute l’histoire. J’ai pris trois photos puis je suis allé vomir. Ensuite, je ne suis pas resté. Ca ne servait à rien de la voir mourir. »

Sur ce point, les deux hommes se sont à nouveau distingués. Frank Fournier est resté auprès d’Omayra jusqu’à la fin. Trois heures en tout. Son portrait de la jeune colombienne a fait la une de Paris Match, a remporté le World press photo en 1986 et a suscité la polémique. Le public jugeait le cliché indécent. Aujourd’hui encore, 32 ans après, l’histoire de cette enfant fait réagir sur les réseaux sociaux.

On reproche notamment aux photographes de ne pas être intervenus pour aider Omayra. « La sortir de là, c’est ce que tout le monde aurait fait si cela avait été possible, lance Frank Fournier. Il aurait fallu des grues et des pelleteuses que nous n’avions pas. »

Face aux critiques, la position du photographe n’a pas varié. « Les bonnes photos vous sont données. C’est elle qui a fait la photo. Pas moi. Je me suis contenté de tenir la caméra. » Il poursuit : « Le rôle du photographe est de montrer ce qu’il se passe. Les gens doivent savoir pour se faire leur propre opinion. Si on s’interdit de montrer, on isole les gens. On les met dans une bulle. Il faut accepter la réalité pour pouvoir la changer. »

Eric Bouvet est moins catégorique. Il reconnaît s’être « censuré de nombreuses fois » par le passé. « Je me disais : ce n’est pas parce que je me retrouve devant l’horreur que les gens doivent voir ça aussi. » Depuis, sa vision des choses a évolué. « Si, en 1945, à la découverte des camps de concentration, les professionnels de l’image avaient réagi comme je l’ai fait face aux guerres et aux famines, les révisionnistes seraient nombreux aujourd’hui. Je pense que l’on peut tout montrer, mais d’une certaine manière. Rien ne nous oblige, par exemple, à sortir les clichés tout de suite. On peut les garder pour l’Histoire. »

« On ne sauvera pas la planète mais j’y crois encore »

Eric Bouvet est convaincu de l’importance capitale de son métier. « Si on ne couvrait pas ces événements, il n’y aurait personne pour les dénoncer. On ne sauvera pas la planète mais j’y crois encore. Je suis très fier de ma carte de presse. Ce job est primordial. »

Conscient des enjeux éthiques du photojournalisme, il s’impose une « ligne de conduite » reposant sur le « respect » et la « dignité ». Il l’assure : « Si on fait bien le boulot, on n’a rien à se reprocher. » En parallèle, il invite le public à faire preuve de recul. « Je ne me permettrais jamais de dire à un maçon comment faire un mur. On ne peut pas juger sans connaître le métier. Il ne s’agit pas de nous plaindre, parce que personne ne nous force à le faire. Mais ce n’est pas facile. On a un cerveau, un cœur et on passe plus de temps à vomir, avoir peur et subir la violence qu’à jouer aux cow-boys. »

Passionnés par leur métier, les deux hommes gardent néanmoins ce que Frank Fournier qualifie de « traumatismes ». Quand les gens s’indignent face à leurs clichés, ils tentent d’expliquer qu’ils ont vu l’horreur autrement que sur papier. Il y a 32 ans, ils l’ont capturée dans les yeux d’une enfant.

CORALIE RABATEL