/« Les journalistes sont aussi exposés que les humanitaires »
© Angela Ponce Romero

« Les journalistes sont aussi exposés que les humanitaires »

Lors de la 29e édition de Visa pour l’image, le Visa d’or humanitaire du CICR sera décerné à la jeune photographe péruvienne Angela Ponce Romero pour son reportage sur les « disparus » d’Ayacucho. Depuis sept ans, un jury composé de journalistes et de membres du comité international de la Croix-Rouge élit un reportage sur la cinquantaine présélectionnée. Ces photographies, témoins de situations humanitaires d’urgence, sont prises dans des conditions de plus en plus difficiles.

Immersion au cœur de la crise ou reportage post-conflit, la photographie humanitaire n’est pas figée mais s’expose à une nouvelle problématique depuis quelques années. « Agir dans les zones de conflits est de plus en plus compliqué », explique David-Pierre Marquet, responsable des relations publiques du CICR belge. Cette année, il est membre du jury du Visa d’or humanitaire. « Avant, il y avait les forces armées régulières. Mais maintenant, il s’agit de groupes non affiliés avec des revendications idéologiques, religieuses ou politiques. » Pour lui, ce problème d’identification des membres impliqués dans un conflit s’accompagne d’un récent non respect des accords de Genève, visant à « mettre une peu de droit en temps de guerre ».

« Avant, les armées ne tiraient pas sur les ambulances, qu’elles soient de la Croix-Rouge, du Croissant-Rouge ou de Médecin sans frontières. Mais maintenant, même cela n’est plus respecté. » Cette recrudescence d’insécurité, les photoreporters la partagent donc avec les équipes sur place.

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La relation entre journalistes et humanitaires est d’ailleurs quelque chose de précieux pour mener à bien son reportage. « Contrairement aux humanitaires, le photographe doit se faire accepter et gagner le respect des populations afin qu’elles les laissent les prendre en photo », assure David-Pierre Marquet. Pour lui, le travail du reporter est complémentaire à celui de l’association : « La photographie humanitaire est très importante pour nous au niveau de l’histoire. C’est très important qu’il y ait des images. » Pour Frédéric Joly, porte parole du CICR France, « les journalistes sont aussi exposés que les humanitaires, voire plus… »

« Une forme d’écriture à part entière »

Outre des images fortes, avec une esthétique particulière, un reportage photo humanitaire doit contenir une narration. Car, comme le précise David-Pierre Marquet, « il s’agit d’un travail de photographe mais aussi de journaliste ». Frédéric Joly ajoute que « l’editing est la partie la plus difficile. L’année dernière, lorsque le prix a été décerné à Juan Arredondo, tout le monde avait été très touché par l’histoire qu’il nous racontait sur les enfants soldats engagés chez les FARC en Colombie. » Pour lui, c’est la partie qui souffre le plus de l’évolution des usages iconographiques : « On observe une forme d’acculturation qui s’accompagne d’une difficulté des photographes à composer une narration. Pour ce genre de reportage, il faut une forme d’écriture à part entière. »

Dans ce contexte, Angela Ponce Romero, photojournaliste péruvienne, lauréate du Visa d’or humanitaire cette année, sort du lot. Jeune reporter, son travail sur les « disparus » d’Ayacucho s’est démarqué des autres dossiers. « Angela nous raconte vraiment une histoire, celle du parcours et du combat de femmes pour retrouver les dépouilles de leurs disparus », précise David-Pierre Marquet.

Dans la capitale de la province de Huamanga, veuves et orphelines se mobilisent depuis des années pour identifier les corps de leurs parents morts durant la guerre entre l’armée péruvienne et les communistes dissidents du Sentier lumineux. D’obédience maoïste, cette mouvance a germé dans les années 1980 à Ayacucho où son chef de file, Abimaël Guzman était professeur de philosophie. « Ville du sang » ou « coin aux cadavres » en Quechua, la cité andine a également été le champ de bataille entre le peuple premier et les Incas mais aussi celui opposant ces derniers aux colons espagnols. « Et maintenant, le terrain d’une guerre civil… Comme si elle portait bien son nom », relève David-Pierre Marquet.

La soif de justice comme point de départ

Si la reporter vient, elle, de Lima, elle a été sensibilisée au sujet à travers « Hatun Willakuy » (« Grand récit » en Quechua), livre de « témoignages de victimes et récits de massacres commis par des militaires ou groupes rebelles ». Afin d’assouvir sa soif de justice, la journaliste a alors recherché des survivants de cette époque. « La première personne que j’ai contactée est Marly Anzualdo, témoigne la lauréate. Son frère, Kenneth Anzualdo, alors étudiant, a été séquestré en 1993 par des agents du gouvernement de l’ancien président, Alberto Fujimori. En prison, il a été torturé, assassiné et sa dépouille a été incinérée. Marly m’a présenté d’autres familles en demande de réparation pour le passé. »

De 2015 à avril 2017, Angla Ponce Romero a effectué plusieurs voyages jusqu’à Ayacucho. La distance a d’ailleurs représenté sa principale difficulté. « Pour rejoindre Ayacucho de Lima, il faut compter 16 heures de bus, affirme la journaliste. A cela s’ajoutait la problématique financière car j’ai entièrement autofinancé ce reportage. Enfin, le temps était un autre inconvénient car je ne pouvais m’y rendre que sur mes jours de repos, mon travail étant basé à Lima. »

Rétrospective Visa d’or humanitaire :

Les problématiques sont donc différentes que le conflit soit présent ou passé mais, dans la photographie humanitaire, une évolution s’est généralisée : la victime est désormais au cœur du sujet. « A l’époque de la guerre froide, par exemple, la photographie type était les humanitaires au milieu et les bénéficiaires autour, se rappelle David-Pierre Marquet. Aujourd’hui, on ne voit pratiquement plus les camions de la Croix-Rouge ou les médecins. La photo humanitaire est davantage centrée sur le bénéficiaire. »

MONA ANNE