/Larry Towell : « Le sens de la vie, c’est les autres »
À travers ses reportages, le Canadien Larry Towell milite contre l’accaparement des terres © Marie-Madeleine REMOLEUR

Larry Towell : « Le sens de la vie, c’est les autres »

Photographe canadien de 64 ans, Larry Towell est un baroudeur. À chacun de ses voyages, il cherche à raconter les histoires des autres. Celles qu’on ne connaît pas. À l’occasion de la 29e édition du festival Visa pour l’image, il expose ses photos prises au moment de la résistance de la réserve amérindienne Standing Rock contre la construction d’un oléoduc traversant ses terres.

 

Chapeau de paille enfoncé sur son crâne chauve, bretelles bien arrimées au pantalon, manches retroussées négligemment. Larry Towell se promène souvent les mains dans les poches. Plutôt discret, il observe la vie des autres avec un regard aiguisé. Si, au festival Visa pour l’image, on le croise en tant que photographe, le Canadien de 64 ans n’est pas que ça. À la fois poète, écrivain, musicien folk, vidéaste, sa créativité est sans limite. « J’ai essayé beaucoup de choses dans ma vie, raconte-t-il. Ce sont toujours des moyens pour moi de raconter des histoires. Ça m’a permis de comprendre que le sens de la vie, c’est les autres. »

Il ne le cache pas, pour lui, le meilleur moyen d’aller vers les autres, c’est la photographie. Une activité qui occupe la plus grande partie de son temps. Surtout depuis qu’il a intégré l’Agence Magnum, en 1988. « C’est là que j’ai vraiment décidé d’être photographe, même si je faisais beaucoup de choses à côté », lance-t-il, un sourire au coin des lèvres. Pour raconter des histoires, son Leica est son meilleur allié. « Avec la photographie, vous entrez dans la vie des gens, vous pouvez raconter leur histoire. »

Gagner la confiance des gens

Certaines histoires sont délicates à raconter. À Standing Rock, pour son reportage sur la résistance de la réserve amérindienne face au Dakota Access Pipeline, un oléoduc qui traverse leurs terres sacrées et touche leurs réserves d’eau potable, ça n’était pas gagné d’avance. Au début, le mouvement de protestation n’est pas couvert par les médias mais seulement relayé sur les réseaux sociaux. En septembre 2016, Larry Towell décide de se rendre sur le camp composé de tentes et de tipis où plus de 5000 opposants sont rassemblés. « Quand je suis arrivé, ce n’était pas facile d’être photographe, se souvient Larry Towell. Personne ne savait qui j’étais et il y avait beaucoup d’infiltrations de la CIA, du FBI ou du gouvernement dans le camps. J’aurais très bien pu être quelqu’un qui travaillait pour les forces de sécurité. » Avec le temps, les relations se sont créés. Le photographe est venu trois fois : en septembre 2016, en novembre 2016 et en février 2017. À chaque fois, il restait environ deux semaines. « Il faut prendre le temps que les gens apprennent à vous faire confiance. »

Mandan, North Dakota. Novembre 2016. © Larry Towell / Magnum Photos

À partir du moment où les opposants comprennent que Larry n’est pas un ennemi de la cause, ils lui font une place dans leur campement. À chaque fois qu’il remet les pieds dans le Dakota du nord, un rebondissement fait prendre un nouveau cours à ce mouvement d’opposition mené par des hommes et des femmes. À leurs côtés, Larry Towell expérimente les routes bloquées, les manifestations dans les grandes villes, l’espoir de suspension des travaux, le froid d’hiver qui s’installe, la peur d’être arrêté, l’espionnage des forces gouvernementales. Jusqu’à l’évacuation du camp, le 22 février 2017. « La veille, il restait encore une soixantaine de manifestants, j’étais avec eux. » Malgré des mois de lutte, la résistance n’a rien pu faire contre l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. La construction a repris pour ne plus s’arrêter. La dépossession de la terre a fini par l’emporter.

« S’ils perdent leur terre, ils perdent leur identité »

Ce qui guide le travail de Larry Towell depuis toujours, c’est l’amour et l’attachement à la terre. Un lien qu’il a lui-même développé dès son enfance, dans son comté rural en Ontario, à Chatham-Kent, où il a grandi dans une ferme. Ce territoire avait été volé aux Ojibwés, une nation amérindienne, et colonisé par les Anglais et les Écossais. Raconter des histoires de terres volés et de populations dépossédées lui tient à cœur, lui rappelle son propre lien à sa terre natale.

À chacun de ses reportages, il retrouve cette thématique du lien à la terre. En Palestine, en Afghanistan, en suivant les travailleurs migrants Mennonite au Mexique ou encore ces derniers mois à Standing Rock. « S’ils perdent leur terre, ils perdent leur identité. Les deux sont liés indiscutablement.» À Standing Rock, son reportage était donc militant. Une manière de rappeler que malgré les traités, le gouvernement américain n’a jamais respecté les droits de possession de terres accordés aux descendants des premiers habitants du continent. « Les États-Unis ont essayé de se débarrasser de la culture amérindienne, de les intégrer de force. Eux, ils essayent de retrouver leur langage, leurs traditions et coutumes. »

Pour oublier cette dépossession, Larry Towell raconte comment ces populations tombent dans une forte addiction à l’alcool et la drogue. Un soin destructeur, comme le raconte également Darcy Padilla dans son reportage Dreamers exposé à Visa, réalisé dans la réserve de Pine Ridge. « Les habitants des réserves souffrent de ne pas être reconnus comme les vrais propriétaires des terres de leurs ancêtres, conclut le photographe canadien. Ils en souffriront toujours, tant que le gouvernement américain continuera cette politique. »

MARIE-MADELEINE REMOLEUR