/Décryptage : la mort en images
Jorge Martin Bonilla (29 ans), le cadet de six frères dont trois sont atteints de la maladie CKDu (maladie rénale chronique d’origine inconnue). Il est tombé malade en 2004, après avoir travaillé pendant cinq ans dans les plantations de canne à sucre. Il est décédé le matin. Chichigalpa, Nicaragua, 30 avril 2014. © Ed Kashi / VII

Décryptage : la mort en images

Daniel Berehulak, Ed Kashi, Zohra Bensemra et Angela Ponce-Romero. Ces quatre photographes représentent la mort avec un point commun : le cercueil. Des images parfois difficiles, trop dures pour qu’on en analyse chaque détail. Nous les avons soumises à Isabelle Féroc-Dumez, maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication. Elle les décrypte pour nous.

En photojournalisme, le cliché du cercueil, du cadavre, semble être la façon la plus courante de documenter la mort. « L’image ne revient pas tout le temps mais elle marque beaucoup », précise Isabelle Féroc-Dumez, spécialiste de l’éducation à l’image à l’université de Poitiers. « En fonction de la culture, on ne représente pas la mort de la même manière. En Occident, on a tendance à la gommer et l’esthétiser pour qu’elle devienne acceptable. »

« Si on regarde cet ensemble de photos, je rapprocherais celles de Daniel Berehulak, Zohra Bensemra et Angela Ponce-Romero. On voit un cadavre, voire plusieurs, et il y a la famille autour ou en procession, sur laquelle on va focaliser l’attention. Dans la composition de ces images, la personne décédée n’apparaît pas forcément comme le personnage central. Un corps, ça intrigue, et ça repousse aussi. Donc on cherche un point d’appui : la famille, les enfants. L’effet d’empathie est plus fort.  » La sémiologue distingue la photo prise par Ed Kashi sur laquelle le corps inanimé apparaît seul.

« Crier et résister au gouvernement duterte »

La souffrance de la petite Jimji (6 ans) qui hurle « Papa ! » avant les obsèques de Jimboy Bolasa (25 ans). Des traces de torture et de blessures par balles étaient visibles sur le corps, retrouvé sous un pont. Selon la police, c’était un dealer ; selon ses proches, il avait répondu à l’appel du président Duterte et voulait suivre une cure de désintoxication. Manille, 10 octobre 2016. © Daniel Berehulak pour The New York Times

« Cette photo est dure. Les rouges, les violets, les bleus : le jeu des couleurs la rend belle et acceptable. Le personnage central, c’est finalement cette petite fille. Tout le monde regarde le défunt, dans un silence qui dit la consternation, et peut-être une certaine soumission. Cette petite fille donne une voix à cette image, elle incarne une figure symbolique : celle de l’innocence. Dans la composition et l’angle que choisit le photographe, elle représente la génération à venir, celle qui peut dire quelque chose, crier, résister au gouvernement Duterte. »

« La madone éplorée »

La mère de Mohammed Ali Khan (15 ans), tué lors de l’attaque d’une école pour enfants de militaires par un commando taliban qui a pris en otage des centaines d’élèves et d’enseignants. Peshawar, Pakistan, 16 décembre 2014.

« On voit peu le garçon décédé, c’est sa mère, penchée au-dessus du corps, qui attire le regard. Elle apparaît à un point clé. C’est typiquement l’image de la madone éplorée : la mère qui pleure sur son enfant et qui devient belle dans la souffrance. Là encore, cela permet de rendre l’image acceptable. Elle aussi a la bouche ouverte, elle crie sa douleur. »

« Deux cercueils, deux noms, deux frères »

Des femmes accompagnent leurs proches assassinés jusqu’au cimetière. Ayacucho, Pérou, 2016. © Angela Ponce Romero Lauréate du Visa d’or humanitaire du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) 2017

« On doit la regarder de plus près car la mort est cachée. L’impact est peut-être un peu moins fort. On voit deux cercueils, deux noms, deux frères. On imagine une série, d’autres qui suivent. Tous les regards sont baissés dans la procession qui avance sur le chemin escarpé. Ici encore on retrouve la consternation, et peut-être la soumission à une fatalité. Cette image demande une approche un peu plus intellectuelle et moins émotive. »

« Réduire l’humain à un outil au service de l’industrie »

Jorge Martin Bonilla (29 ans), le cadet de six frères dont trois sont atteints de la maladie CKDu (maladie rénale chronique d’origine inconnue). Il est tombé malade en 2004, après avoir travaillé pendant cinq ans dans les plantations de canne à sucre. Il est décédé le matin. Chichigalpa, Nicaragua, 30 avril 2014.
© Ed Kashi / VII

« Cette image est plus compliquée à lire. Le visage du mort est caché. C’est un corps anonyme face auquel on se sent impuissant. Elle est plus intrigante et il peut être plus difficile pour le public de la comprendre. Le défunt seul n’est pas veillé par sa famille ou par d’autres ouvriers de la plantation de canne à sucre. Il est là, remisé dans une cabane entouré d’objets cassés dont on ne se sert plus. Cela réduit l’humain à un outil au service de l’industrie. On voit la misère de cette condition. On n’est pas dans la même « mise en scène ». Le lecteur devient le premier témoin de cette réalité sinistre d’abandon. Ce n’est pas notre façon de respecter les morts, alors ça nous interpelle.

À première vue, on voit un fatras d’objets et certains détails nous échappent. Comme ce ventilateur, placé au premier plan. La mort sent mauvais, il faut atténuer l’odeur car ce lieu devra servir encore à stocker des outils. Pour saisir l’intégralité du drame, il faut planter notre regard dans ces images même si elles sont si difficiles à recevoir.  Ces témoignages sont pourtant un don de grande valeur que nous font ces photographes, un don qu’il faut accepter.»

SANDIE BIRCAN