/Isadora Kosofsky, derrière les murs
Felicia (20 ans), la fiancée de David (20 ans), et leur fille Lily (10 mois), lors d’une visite par vidéo interposée. Prison d’Albuquerque, Nouveau-Mexique. © Isadora Kosofsky

Isadora Kosofsky, derrière les murs

Isadora Kosofsky, 23 ans, se définit comme documentariste. Elle a suivi pendant six ans Vinny et David, deux frères qui ont été en prison pour mineurs à Albuquerque au Nouveau-Mexique. Son exposition intitulée, « Mineurs la vie en prison et après la détention », porte un regard intime sur l’incarcération intergénérationnelle.

La dépendance est une infraction criminelle aux Etats-Unis. Dans les Etats conservateurs comme le Nouveau-Mexique, la possession de drogue fait encourir de lourdes peines. Isadora Kosofsky a rencontré Vinny, un adolescent de 13 ans dans un centre de détention pour mineur d’Albuquerque en 2011. Elle a tout de suite vu en lui une maturité rare pour son âge. Il a été incarcéré après avoir poignardé l’homme qui avait agressé sa mère, Eve.

Gagner la confiance dans un environnement vulnérable

Isadora a réussi, petit à petit, à gagner leur confiance. « Au début, Vinny pensait que je faisais partie de la brigade des stupéfiants ou que j’étais assistante sociale. Il avait peur d’être à nouveau séparé de sa famille. Même le voisinage de la famille était méfiant. David, le frère de Vinny, a mis un an avant d’accepter que je le prenne en photo », raconte-elle.

David a été placé en détention dans la prison pour adultes du comté à neuf reprises, pour coups et blessures, distribution de marijuana et vol de voiture. Il n’avait que dix ans lorsque son père l’a initié au trafic de stupéfiants. « A plusieurs reprises, on m’a testé. Des dealears du quartier de Vinny et David, se sont demandés si j’étais policière et m’ont agressée », relate la photographe avec émotion. Cet épisode, Isadora ne l’avait jusqu’à présent jamais raconté, ni à ses pairs ni à ses éditeurs. Durant son travail, elle a été exposée à beaucoup de souffrance. Victime comme spectatrice de violence.

Une intimité extrême

Vinny (13 ans) avec sa mère Eve, lors d’une visite. « Maman, fais-moi sortir d’ici ! Sors-moi d’ici, maman ! » Établissement pénitentiaire pour mineurs, comté de Bernalillo, Albuquerque, Nouveau-Mexique, 2012.
© Isadora Kosofsky

Son approche photographique est très intimiste. Pour elle, le cliché qui exprime le mieux son angle journalistique, c’est celui où David embrasse sa petite amie, allongé sur elle après sa sortie de prison. « Etre présente de façon authentique, en disparaissant vraiment, c’est ma façon de travailler ». Elle voulait éviter tous les stéréotypes du système carcéral. La détention des mineurs lui tient particulièrement à cœur. « Quand je photographiais David et Vinny, j’avais l’impression de les amputer d’une partie de leur personnalité. Ils revivent en prison le traumatisme qu’ils connaissent à l’extérieur ». Pour obtenir ces photographies très personnelles, Isadora Kosofsky a été chercher « la connexion humaine et le besoin d’amour » malgré l’environnement carcéral. Son but est de « raconter une histoire ». De « capter l’intimité ».

L’émotion au service d’un message politique

Son travail photographique représente 95% d’écoute et 5% de prise de vue. «  J’ai appris à quel moment je pouvais prendre une photo. Il faut passer du temps avec les personnes sans les photographier, rester avec elles vingt heures d’affilée. La photographe intervient « lorsque ces personnes s’autorisent à être vulnérables ». Et c’est le cas tout au long de l’exposition d’Isadora. L’émotion est palpable partout : la souffrance, la violence de l’incarcération, la solitude, la détresse, la séparation, les ravages de la méthamphétamine. Mais aussi et surtout, « l’impact des structures carcérales sur les familles » comme le rappelle Isadora. Ses images ont leur propre vocabulaire, elles crient. Elles sont témoin des dommages de l’univers « transcarcérale », précise-t-elle. « Transcarcérale » est un terme qui regroupe la vie en détention mais aussi après la sortie de prison. Isadora conclut en expliquant que la pénalisation de la toxicomanie aux Etats-Unis ne fait que « perpétuer la pauvreté, l’addiction, les violences, le manque d’éducation et les préjudices psychologiques que tant de jeunes doivent endurer ».

LAURENCE MOISDON