/Ferhat Bouda : « Un voyage dans le passé avec les miens »
Aicha prépare le thé dans la cuisine de la maison qu’elle partage avec sa fille. Sa voisine est venue lui rendre visite. Timetda, dans la région d’Amejgag, 2016 © Ferhat Bouda / Agence VU’

Ferhat Bouda : « Un voyage dans le passé avec les miens »

L’exposition de Ferhat Bouda « Les Berbères au Maroc, une culture en résistance » retrace sept ans de travail, en immersion chez trois familles berbères. A travers ces clichés, on découvre un peuple marginalisé, mais aussi fier de perpétuer sa culture millénaire.

Photographe engagé, Ferhat Bouda n’a découvert la photographie qu’en 2010, à Paris. Il a été auparavant peintre, puis sculpteur et comédien de théâtre. Alors qu’il a travaillé dans le bâtiment, il a découvert un appareil photo abandonné en vidant un appartement dont il s’occupait. Tout devait être nettoyé, il a pris l’argentique qui ne l’a plus quitté. Le début d’une passion pour la photographie.

Pour son premier travail au long cours – de 2010 à 2017, Feraht Bouda a choisi de montrer son peuple d’origine, les Berbères, « un peuple libre », dit Ferhat Bouda qui précise aussi qu’ -entre eux, les Berbères se nomment les Amazighs (hommes libres).

Une culture millénaire

Les berbères occupent depuis des millénaires un territoire qui s’étend du Maroc jusqu’en Égypte. Ce sont les plus anciens habitants de l’Afrique du Nord. La plupart d’entre eux vivent aujourd’hui au Maroc. Ferhat Bouda est allé à leur rencontre à Tinfgam, un village situé dans le Haut Atlas, à près de 2 000 mètres d’altitude, que l’on atteint après trois heures de marche sur un sentier escarpé. « Cette région n’est même pas référencée sur Google Map », précise le photographe. Durant sept ans, il a partagé le quotidien de trois familles. « N’importe quel homme ou femme de n’importe quelle couleur peut réussir à se faire accepter dans une telle communauté ». Selon lui, « ce qui compte c’est la sincérité. Si on respecte les personnes, on gagne leur confiance, c’est la clef ». Ferhat Bouda dort chez ses hôtes, il vit totalement avec eux. « Ils me racontent tout. Je les suis, on chante, on danse. Et lorsque je sens que j’abuse de leur générosité, je pars ».

Les maisons berbères sont faites de pierres et de terre cuite quand elles ne sont pas directement aménagées dans des grottes. Les villageois vivent dans des conditions très dures, complètement en retrait du reste de la population. Malgré la précarité, il règne dans le village une atmosphère chaleureuse.

Ferhat Bouda est intéressé par des régions pas influencées par les technologies, là où la culture est restée authentique. « C’est un voyage dans le passé avec les miens », explique-t-il. « Ils sont les oubliés du gouvernement qui les marginalise à dessein. Aucune infrastructure n’est mise en place pour assurer leur santé ou leur éducation. Il n’y a ni dispensaire ni école, pas même l’électricité. Mais les Berbères sont indépendants. Par leur connaissance profonde de l’environnement et leur savoir-faire, ils parviennent à s’auto-suffire en travaillant la terre, en élevant des chèvres ».

Une société matriarcale

Touda avec sa petite fille. Elle est venue rendre visite à sa sœur pour quelques jours. Tinfgam, dans le Haut Atlas, 2016.
© Ferhat Bouda / Agence VU’

Ce peuple possède une langue et une culture qui lui sont propres, mais son identité est menacée. Ils ne s’inscrivent pas dans une logique d’État-nation. Qu’ils soient nomades ou sédentaires, musulmans, chrétiens ou juifs, les Berbères sont suspectés d’hérésie par les pouvoirs d’Afrique du Nord, et souvent dispersés, assimilés, voire persécutés.

Sur ses clichés, les femmes sont omniprésentes. « Elles occupent une place centrale, les hommes étant pour la plupart partis travailler sur d’autres terres. Elles sont ainsi devenues les gardiennes de la mémoire vive, des traditions et de la culture amazighes. Si la femme est influencée par une autre culture, alors c’est la mort de sa culture », précise Ferhat Bouda. Les femmes sont respectées, elles ont leur mot à dire. Chez les Touaregs, une composante du peuple berbères, la femme n’a pas de voile, c’est l’homme qui porte le cheche. Avant la colonisation, en Kabylie, c’était une femme, Fadhma N’soumer, qui dirigeait les bataillons.

 

Dans cette vidéo réalisée par Marine Lecaque et Adrien Crochet, Ferhat Bouda nous parle de ce que définit un berbère et de la place des femmes dans cette société matriarcale.

 

L’idéologie dominante dans la région, notamment au Maroc, veut qu’il y ait un seul peuple avec une seule religion. La marginalisation des Berbères est similaire à ce qui se passe avec la population kurde en Turquie, selon Ferhat Bouda. Pour le photographe, même si le Berbère est étudié au Maroc et en Algérie, « c’est un écran de fumée ». « Le message transmis par les écoles et les chaînes de télévision en langue berbère prône la charia et l’islamisation ». C’est la raison pour laquelle l’école algérienne a été boycottée en Kabylie. Ils ne veulent sous aucun prétexte être assimilé avec l’Islam radical. Les Berbères revendiquent avec détermination leur identité culturelle. Il s’agit bien là d’un acte de résistance contre l’assimilation et l’oubli auxquels ils sont assignés », dit-il aux bords des larmes.

 

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LAURENCE MOISDON