/En attendant la projection
La file d'attente "tous publics" semble ne jamais s'arrêter. © SANDIE BIRCAN

En attendant la projection

Tous les soirs, jusqu’à samedi, le « spectacle » est dans le Campo Santo. Le parcours pour accéder aux gradins ressemble à une pièce de boulevard. Jeudi soir, j’y ai assisté, dans l’espoir d’arriver à temps pour les remises de prix.

20h40, je pars de la médiathèque, au 15 rue Émile-Zola, siège de la rédaction du blog de l’Esj. Ma mission : couvrir la projection. Enfin, la remise du prix Camille Lepage. Sur l’appli Visa, c’est noté 21 h. Vu l’attente des jours précédents, ça risque d’être short. J’arrive dans la rue de la Révolution française. Tout le monde porte des badges, je ne suis pas accréditée. Valérie, veste rouge d’officier british et ornements dorés, s’arrête discuter avec un couple dans la file. « Non, nous on n’a pas de badge. On va là bas, avec la population », ironise-t-elle. Du coup, je suis le groupe dans la rue du Four Saint-Jean. Ils rient à gorge déployé. Sylvie, la Lorraine, a prévu le blouson et l’écharpe. Ça tombe bien, je pensais faire un papier sur le froid. Celui là, vous ne le lirez pas car il est près de 21 heures et j’ai chaud. Qu’est-ce que je vais écrire ? La file s’allonge, personne ne rentre. Une seconde se forme à côté. « Ils sont pas d’ici ces gens-là, peste une dame derrière moi. Ça se passerait pas comme ça ailleurs. Tu vois les Américains, ils respectent vraiment le files. » Elle se lance dans un comparatif par pays de « Qui gruge le plus ? ».

« Désolé, c’est pas la bonne file »

Enfin, ça avance. Je vais tenter. Déjà, quelques-uns se sont fait refouler. Je sors mon plus beau sourire et explique qu’on tient un blog. « Non, je suis désolée, me répond-on. Vous allez à gauche et à gauche. » Retour rue de la Révolution française. On recommence. Je fais mon speech. « Non, ici, c’est les badges. Vous devez aller à l’entrée du public. Vous allez à droite, puis à droite. » Demi-tour, accompagnée des sourires gênés de ceux qui me précèdent.

La file d’attente pour le non-badgés et non-invités. ©SANDIE BIRCAN

21h12, je traverse la place Léon-Gambetta. Une troisième file d’attente pour l’entrée du public, les non-badgés : un serpent dont je ne vois ni la tête, ni la queue. Devant moi, deux jeunes filles italiennes. L’une d’elles, la brune, est en conversation téléphonique avec quelqu’un qui est déjà dedans. « T’inquiètes pas, je vais essayer, mais je suis tout à la fin. » Derrière, l’échange est plus aisé à suivre. Ça parle français. « T’es en face de la scène ? Ben, on verra bien si j’y arrive. T’es à quelle hauteur ? T’es sûr que tu me verras ? »

Détecteurs de métal, paix et articles funéraires

Devant la place Léon-Gambetta, les Témoins de Jéhovah ont laissé leur présentoir. © SANDIE BIRCAN

21h20, on a avancé jusqu’à l’entrée de la place. Au coin, les Témoins de Jéhovah ont laissé leurs présentoirs. « La paix, c’est quand ? » Je me dis que ces mecs sont malins, on peut difficilement faire plus visible. Plus loin, sous les stores qui vantent « articles funéraires » et « prévoyance obsèques », un le panneau blanc avec « public » écrit en rouge. Je trouve ça marrant.

À l’avant de la file, un couple se retourne. Ils sourient benoîtement, l’air de dire : « On est bien placés, vu le monde derrière. » 21h28, j’entends les bips des détecteurs de métal. J’y suis. « Ils palpent moyen, moyen », débriefe un type derrière moi. Une fois passés les militaires, arme à la main, j’entre dans le Campo Santo.

 

Les filles des flyers

« Bonsoir, c’est le nouveau partenaire de Visa », m’accueille une jeune fille. Elle me tend un flyer. Je décline poliment. Sur la vingtaine de personnes qui passent, seule une le prend. « C’est un programme ? Non ? Alors non merci. » 21h32, les portes ferment. Les filles des flyers plaisantent avec le gars de la sécu. Les hôtesses dirigent les gens. L’une d’elle lance ses « Booooonsoir », tous sur le même ton, on dirait que c’est préenregistré. 21h38, elles paniquent un peu. « Il n’y a plus de place. » Une autre annonce qu’un nouvel espace a été ouvert. Ouf. Plus qu’a rediriger les gens.

21h41, la silhouette élancée de Jean-François Leroy me frôle. J’imaginais une entrée plus solennelle, je crois que les filles ne l’ont même pas remarqué. 21h46, les lumières baissent. Entre le joyeux bordel et les gens qui attendent dans l’escalier, la ponctualité de l’organisation m’étonne. Le directeur du festival annonce le premier prix. Finalement, je n’ai rien raté. Je vois les photographes devant la scène, à genoux, prêts à dégainer. Ce n’est pas avec mon objectif 18-55 mm que je vais réussir à capter quelque chose. Tant pis, j’y vais, même si ça fait mal aux genoux.

Jean-François Leroy attend en retrait quand les lauréats reçoivent leurs prix. Ici, c’est Romain Laurendeau qui reçoit le prix Pierre et Alexandra Boulat. © SANDIE BIRCAN

« Une pensée pour tous ces gens qui sont dans le merde »

C’est Paula Bronstein qui décroche le premier prix des Getty grants, la bourse de Gettyimage. Suivie d’Alejandro Cegarra, Barbara Peacock et Alessandro Penso. On passe au Visa d’or de l’Information numérique Franceinfo.

 

Pierre Faure (à gauche) est le lauréat du prix Camille Lepage pour son travail sur la montée de la pauvreté en France. © SANDIE BIRCAN

Samuel Bollendorff rejoint le directeur pour remettre le prix. Les deux hommes blaguent sur leur différence de taille. Je me demande si c’est le photographe qui est petit ou si c’est Jean-François Leroy qui est grand. Vlad Sokhin, le lauréat monte sur scène. Mention spéciale à Pedro Camacho pour son travail sur le Vénézuela. Angela Ponce-Romero avance sur les planches, le pas assuré. Elle reçoit le Visa d’or humanitaire du Comité international de la Croix-Rouge.

En fait, tout le monde a l’air petit à côté de Jean-François Leroy. Les clichés de Romain Laurendeau sur la jeunesse algérienne défilent. Il remporte le prix Pierre et Alexandra Boulat. Pierre Faure, lui, l’annonce, il va faire court. « J’ai une pensée pour tous ces gens que je rencontre, que je photographie et qui sont dans la merde. » Tonnerre d’applaudissements. Il se saisit du prix Camille Lepage et retourne s’assoir. Ce jeudi soir, sur l’écran géant, aux images du jour succèdent les images de l’actualité de mars et d’avril 2017. Plus que quatre mois d’infos à rattraper, plus que deux soirs, deux projections à voir.

SANDIE BIRCAN