/Emmanuel Macron, rédacteur en chef
Emmanuel Macron en sortant de son meeting à la Porte de Versailles. Photographie tirée du livre « Politique paillettes », revenant sur la face cachée de cette élection 2017. Crédit : Stéphane Lagoutte / MYOP

Emmanuel Macron, rédacteur en chef

L’élection présidentielle américaine se trouve au programme du festival Visa pour l’image, ce n’est pas le cas de la présidentielle en France. La communication a-t-elle envahi les médias ? Y avait-il moins de choses à voir pendant cette campagne ? Stéphane Lagoutte et Denis Allard ont photographié Emmanuel Macron. Ils nous donnent leur point de vue sur ce sujet.

« Lors de la campagne d’En Marche, très vite, la liberté des photojournalistes s’est vu limitée. Un peu à l’image de ce qui s’est passé au Front National », compare Stéphane Lagoutte, photojournaliste à l’agence Myop. « Une forme de totalitarisme au FN ne me surprend pas, alors qu’EM se pose en porteur de démocratie. » Un exemple pour illustrer ses propos : le premier meeting parisien d’Emmanuel Macron en décembre dernier. L’euphorie du candidat en fin de discours a fait le tour du monde.

« Les 10 à 15 mètres devant la scène étaient inaccessibles aux photographes. Ils (les membres de l’équipe En Marche, ndlr) nous obligeaient à faire les images qu’ils voulaient », détaille Lagoutte. Le leader, derrière son pupitre, avec une foule de spectateurs amassée en arrière-plan. Certes, « le pétage de plomb » était une surprise, le reste était totalement maîtrisé. « Éthiquement, ils devraient nous laisser la liberté de pouvoir offrir du réel », estime le photojournaliste de Myop. Stéphane Lagoutte a tout de même réussi à sortir son épingle du jeu en se faufilant parmi les sympathisants.

Avis partagé par Denis Allard, photographe pour l’agence REA : « On cherche à capturer les expressions, les doutes, les questionnements. On les trouvera toujours malgré tout. Aucun communiquant avisé ne peut éviter cela. »

Emmanuel Macron
Bain de foule après le premier meeting d’Emmanuel Macron à Paris, Porte de Versailles, le 10 décembre 2016 © Denis Allard, photographe / Agence Réa

Succès au Louvre

La mise en scène la plus réussie par Emmanuel Macron reste sans aucun doute celle du Louvre, le jour de son élection. Là aussi, espaces réduits et soigneusement sélectionnés pour les journalistes. Même si certains photographes ont réussi à s’immiscer dans la foule pour un accès au première loge, les images déjà historiques de cet événement restent celles prévues par «Toutan-Macron ».


Crédit: lemonde.fr

La communication maîtrisée du plus jeune président de la République française peut s’expliquer facilement d’après Denis Allard. « Son épouse a été son prof’ de théâtre », rappelle-t-il en poursuivant : « On peut penser qu’ils ont encore tous les deux une propension non-négligeable à savoir se mettre en scène dans les rôles qu’ils connaissent et apprécient. »

Si les décisions et paroles du chef d’Etat sont critiquables, son image semble irréprochable. Rares sont les photos ou vidéos ne le mettant pas en valeur. « Le personnage se montre peu. Mais lorsqu’il se montre, son équipe essaie de réduire les possibilités de présenter autre chose que ce qu’elle veut : moins de caméras, moins de photographes », résume Allard en comparaison avec les précédents chefs d’Etats.

Pourtant, des images produites dans l’intimité de l’actuel président de la République circulent sur la toile : « Ce sont parfois des amis photographes ou vidéastes qui ne font que du publi-reportage. » Comme ce que peut publier Sibeth Ndiaye, sa chargée de comm’, « star » du reportage « Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire » diffusé le lendemain du second tour.


Crédit: Twitter @SibNdiaye

« Embbed with Emmanuel Macron »

Autre atout clé, Soazic de la Moissonnière. Elle est l’équivalente française de Pete Souza, le fameux photographe de Barack Obama. En 2012, elle a couvert la campagne de François Bayrou. Puis, dès 2016, elle suit le candidat d’En Marche. « Embbed with Emmanuel Macron », déclarait-elle sur Twitter. Depuis peu – et à seulement 35 ans – elle est la photographe officielle du président de la République.

Comme pour les députés à l’Assemblé nationale, Emmanuel Macron joue la carte de la jeunesse, de la nouveauté.

Grâce au talent certain de la photographe – qui n’a pas souhaité répondre à nos questions -, de nombreux clichés plus intimes du leader LREM ont fait le tour du monde. Sans parler bien sûr du portrait officiel réalisé par ses soins.

Sur le web, dans la presse, vous avez tous vu la photo d’Emmanuel Macron, de dos, allant en direction du Louvre. « Ce qui est gênant est que son travail a souvent été repris dans la presse, sans qu’il soit spécifié qu’il s’agissait de clichés réalisés par son équipe de campagne », regrette Stéphane Lagoutte. Une manière plus subtile trouvée par l’équipe d’Emmanuel Macron pour imposer l’image désirée.

Mieux que Hollande ?

Dès que Macron s’est mis en marche, les comparaisons avec François Hollande ont commencé à pleuvoir. Le candidat de la continuité, comme certain l’appelle, se détache pourtant largement de son prédécesseur en terme de communication. Il ressemble même plus à Nicolas Sarkozy. Tous deux ont d’ailleurs refusé la fameuse interview du 14 juillet.


Crédit: lepoint.fr

« François Hollande se fichait complètement de son image », dixit Denis Allard, qui avait notamment suivi le socialiste lors de sa campagne en 2012. « C’est quelque chose qui lui était complètement étranger. Selon lui, seules ses idées ou ses prises de positions étaient susceptibles d’imprimer un message. »

Si Denis Allard révèle ces faces « regrettables » de la communication du nouveau Président de la République, il n’oublie pas le renouveau positif amené par cet homme. « Le personnage est photogénique, c’est Boris Vian tout craché », estime-t-il. « Les accès, lorsqu’il y en a, donnent droit à des situations plus originales. Il y a une réelle volonté de renouveler les codes visuels en y apportant plus de modernité graphique, notamment dans l’enceinte de l’Elysée. »

Théâtrale, photogénique, renouvelant les codes, tout ça ne fait aucun doute. À la base, Emmanuel Macron faisait partie de « ceux qui ne sont rien ». Dorénavant, il est président de la République. Sa communication, un outil lui permettant de réaliser tous ces projets ? Réponse à la fin de son mandat.

LYNDON VIGLINO


Déjà de nombreuses polémiques autour de la liberté de la presse

Depuis qu’Emmanuel Macron réside à l’Elysée, les polémiques autour de la liberté de la presse enflent.

La photo du gouvernement, le choix des journalistes accompagnant son déplacement au Mali (et ici), le renoncement au traditionnel interview présidentiel du 14 juillet, etc.

De surcroît, certaines figures du gouvernement semblent également vouloir faire pression sur les médias.

Dans ces nombreux projets, Emmanuel Macron devrait penser à améliorer la bien triste 39e position de la France au classement mondial de la liberté de la presse.


Le portrait officiel : un selfie ?

 

Difficile de terminer un article dédié au photojournalisme sous l’ère Macron sans évoquer le portrait du président de la République. Comme tous les portraits, les avis sont mitigés sur cette prise de vue de Soazic de la Moissonnière. Rencontre avec Denis Allard, photographe pour l’agence REA.

Que pensez-vous du portrait officiel du Président de la République ?

C’est la photo du président Macron, telle que le président Macron l’a voulu. C’est un peu, à mon sens, comme si on voulait faire un selfie sans savoir se servir d’un appareil photo.

Votre avis sur le choix de la photographe, Soazic de la Moissonnière.

Les présidents précédents avaient choisis des photographes qui représentaient une époque, assez fortement identifiés, ayant de solides références dans leur domaine respectif.

Donc Soazic de la Moissonnière n’était pas la bonne personne ?

Il y a une forme de cohérence avec la dynamique de renouvellement instauré par Macron dès le début de son mandat. Le président de la République cherche à construire avec de nouvelles têtes, alors pourquoi pas !


Il a refusé de photographier Emmanuel Macron

Autre avis avec Olivier Roller, photographe spécialisé dans les portrait, renommé pour ses « Figures du pouvoir ».

Que pensez-vous du portrait officiel du président de la République ?

Après avoir réalisé ce cliché, 10% diront que c’est formidable et 90% que vous êtes un enc****. Vu les contraintes, elle s’en est très bien sortie.

Vous faisiez vous-même parti des potentiels prétendants à la réalisation de ce projet. Qu’est-ce qui a fait la différence ?

Emmanuel Macron avait deux possibilités : confier ce portrait à un spécialiste qui allait réaliser une image forte mais qui lui échappe ou bien demander à une personne capable de réaliser ses envies. Il a choisi la deuxième option.

Vous avez déjà réalisé de nombreux portraits. La démarche est-elle différente lorsqu’il s’agit d’un portrait politique ?

J’échoue sans arrêt, c’est désespérant. Mon but est d’enlever le masque et de regarder au verso les choses qui sont cachées. Je ne sais pas si c’est moi qui ne les comprends pas (les hommes politiques, ndlr), mais je n’arrive pas à leur faire déposer les armes.

François Hollande
Portrait de François Hollande © Olivier Roller

Une explication à cela ?

Les êtres humains se vident en travaillant et se remplissent le week-end, en faisant la fête, en lisant, en se reposant, etc. Mais les hommes politiques sont tellement tournés vers les autres, qu’à force de ne pas se remplir, ils deviennent vides.

Donc vous ne réaliserez sûrement jamais de portrait d’Emmanuel Macron ?

En 2013, on m’a proposé de faire quelque chose avec le secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai regardé son visage sur Google et j’ai trouvé qu’il n’exprimait pas grand-chose. J’ai mis ça sur le compte de la jeunesse. Il s’agissait d’Emmanuel Macron.

Vous regrettez ?

C’est une faute professionnelle de ma part. Mais, ce que je recherche ne se trouve pas encore dans l’image d’Emmanuel Macron.