/Emanuele Scorcelletti : « Je rêve en couleur mais je photographie en noir et blanc »
Des ruines italiennes, Emanuele Scorcelletti a tiré la poésie. Crédit photo : M-M.R

Emanuele Scorcelletti : « Je rêve en couleur mais je photographie en noir et blanc »

Photographe italien, Emanuele Scorcelletti expose à Visa pour l’image « Une Italie écorchée ». Un travail réalisé dans les régions des Marches et de l’Ombrie. Ces territoires ont connu plusieurs secousses, d’une magnitude allant de 5,5 à 6,6, depuis le 24 août 2016. Un mois après, il se rendait dans les villages en ruines.

Emanuele Scorcelletti, c’est un regard. Un regard avant l’objectif de son Leica M6. Mais surtout un regard « tendre et respectueux » sur les gens, comme lui a dit un jour l’actrice Monica Bellucci. Qu’il photographie les grandes stars sur le tapis rouge de Cannes ou des villageois italiens assommés par des séismes à répétition, sa générosité reste la même. « J’essaye toujours d’avoir une approche humaniste », lâche-t-il, pas très sûr de lui. Cette approche-là lui est inspirée par son « maître », Henri Cartier-Bresson.

L’Italien de 52 ans que l’on surnomme « le photographe des stars » n’a pourtant pas besoin de paillettes pour vibrer. Il y a plusieurs années, il a décidé de retourner dans la région de son père, Les Marches, au nord de Rome, pour y effectuer un long reportage photo. Pour « capturer des scènes de vie », comme il aime répéter. Depuis, son travail sur ces terres n’a finalement jamais cessé. Les pellicules s’entassent chez lui, dans des cartons.

À la fin du mois d’août 2016, quand, de nouveau, la terre tremble dans Les Marches et l’Ombrie, il est dans la maison familiale. « J’étais dans mon lit. Il s’est déplacé dans la chambre, j’ai dévalé les escaliers en caleçon. Tous les gens sont sortis des maisons en criant, c’était impressionnant. »

Aleandro Petrucci, maire du village d’Arquata del Tronto, épicentre du tremblement de terre. Province d’Ascoli Piceno, région des Marches. © Emanuele Scorcelletti pour Le Figaro Magazine

PLUS qu’un reportage, une leçon de vie

Témoin du nouveau désastre que subit cette région, il rentre à Paris. Il attend plusieurs semaines avant de retourner sur place pour son reportage. Pas par peur, mais par pudeur. Pour les habitants. « Je ne voulais pas photographier la misère, les corps, toute cette dureté immédiate », lâche-t-il, la gorge nouée.

En revenant, il est encore touché et bouleversé. « Je savais très bien que pour rester indépendant, il ne fallait pas que je tombe dans l’affectif, ni que j’ai trop de recul. » Les yeux chargés d’émotion, il reprend : « Et pourtant, quand je voyais des couples de personnes âgées avec juste un petit sac d’affaires, tout ce qui leur restait, c’était dur de rester insensible. Ça me fendait le cœur. » Celui qui avoue ne pas avoir la même « force » qu’un reporter de guerre raconte certaines soirées où il rentrait en larmes dans sa voiture. Pas un aveu de faiblesse, mais bien d’humanité. « Quand je suis retourné à Paris, je n’étais plus le même homme. »

C’est au contact de ces habitants, qui pourtant se sentaient abandonnés, qu’il a puisé sa force. « La solidarité qu’ils avaient entre eux, le fait qu’ils restaient toujours positifs, l’absence de plainte de leur part. Tout ça était incroyable. C’était une grande leçon de vie pour moi. Ce qu’ils voulaient, c’était juste de pouvoir rester dans leur village. »

Pendant un mois et demi, il parcourt de nombreux villages touchés par les séismes. Des endroits parfois rayés de la carte. Il rencontre des habitants d’une région qui tentent de se reconstruire. « Il n’y a eu aucune communication sur ce qui s’était passé là-bas, c’est aussi ce qui m’a motivé. » Chaque jour, il quitte son domicile familial pour rejoindre les localités dévastées. Sur place, beaucoup de lieux et routes sont bouclés par la police ou l’armée pour éviter les vols dans les maisons ou dans les églises et monastères, souvent seul patrimoine de ces villages. « Parfois je mettais quatre heures pour accéder à certains lieux. Parfois, je devais partir avec l’armée, casque sur la tête, pour entrer dans des zones sinistrées. »

Symbole historique et religieux, la basilique Saint-Benoît, à Norcia, a été totalement détruite par le séisme du 30 octobre 2016. La basilique était intimement liée à l’histoire de l’ordre des bénédictins. Région de l’Ombrie.
© Emanuele Scorcelletti pour Le Figaro Magazine

Un regard émerveillé sur les autres

Des ruines, Emanuele Scorcelletti a réussi à capter la poésie. Celle qu’on retrouvait déjà dans ses travaux précédents, qui évoquent le monde néoréaliste de Frederico Fellini.

Esthétiquement, cette poésie passe par son addiction à la « composition géométrique » de la photo. D’où le choix du noir et blanc. « À la différence de la couleur, le noir et blanc offre des formes qui m’aident beaucoup pour la géométrie et le cadre de la photo. Je rêve en couleur mais je photographie en noir et blanc. »

Cette poésie peut sembler moins évidente quand le sujet de la photo est en ruine. « Pour y arriver au mieux, ce que j’essaie de faire c’est d’être toujours émerveillé par les choses, la vie et les gens. J’essaie de garder cette part d’enfance à l’intérieur de moi pour protéger cette émotion et pouvoir être toujours bouleversé par ce qui m’entoure. »

Marie-Madeleine REMOLEUR