/Delphine Lelu, le choix de la sous-exposition
On dit de Delphine Lelu qu'elle est "solaire". La directrice adjointe du festival apprécie de travailler dans l'ombre. Crédit photo : Sandie BIRCAN

Delphine Lelu, le choix de la sous-exposition

À 44 ans, elle est l’alter ego de Jean-François Leroy. Delphine Lelu a déjà consacré 28 ans de sa vie à Visa sans qu’on ne la connaisse vraiment. Elle est aujourd’hui associée et directrice adjointe du festival. De la rencontre avec les photojournalistes au montage et l’accrochage des expositions, pendant un an, les coulisses, c’est elle. 

Delphine Lelu devrait être une femme pressée. On l’imagine overbookée, pas une minute pour se poser. Cette semaine professionnelle, c’est l’aboutissement d’un an de travail. Pourtant, quand sa silhouette filiforme apparaît, le pas est étonnement léger. Il est 16 h dans un bar derrière Campo Santo. Ça sera un double café et une Sémillante gazeuse, s’il-vous-plait. Son téléphone sonne, elle s’excuse poliment : « C’est le bureau, je dois m’assurer qu’il n’y a pas d’urgence. » Elle rassure son interlocuteur, de sa voix d’une douceur déconcertante. C’est la seule période de l’année où son smartphone est constamment allumé, prêt à donner l’alerte. Dans un festival de l’ampleur de Visa, l’alerte n’est pas l’exception. « Quand il y a un problème, il faut trouver une solution. Stresser ou s’énerver n’arrange pas les choses. » Sereine dans ses paroles, sereine dans ses gestes. « C’est une main de fer dans un gant de velours », sourit Martial Hobeniche, chargé des relations publiques de Visa à 2e Bureau. Il travaille avec Delphine Lelu depuis longtemps, la connaît depuis qu’elle a 15 ans. Le Chalonnais ne tarit pas d’éloges : « C‘est une fille magnifique, solaire, fidèle et travailleuse comme j’en connais très peu. Elle sait ce qu’elle veut. Elle est prête à entendre les compliments comme les critiques. »

Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de photographes

« J’ai toujours eu l’amour de la photo, sans en avoir le don », résume-t-elle avec humour. Le monde de la photo, Delphine Lelu y est née. Pendant que son grand-père prenait les clichés à « Photo Lelu », au 2 rue Jean-Moulin, dans le centre-ville de Chalon-sur-Saône, sa grand-mère accueillait les clients. Avant, c’était l’arrière-grand-père et l’arrière-grand-mère. Trois générations de photographes. La vie des Lelu était rythmée par le déclencheur. « Le samedi, c’était mariages, le dimanche, les communions. Souvent, ils m’emmenaient. La semaine, je faisais mes devoirs dans l’arrière boutique. On prenait aussi beaucoup de photographies à la maison, raconte-t-elle avec tendresse. J’adorais me mettre à côté de ma grand-mère quand elle faisait les photos d’identité. Le polaroïd qui sortait, c’était magique. »

« Ils n’ont jamais voulu m’apprendre. Ils préféraient que ce soit quelqu’un de l’extérieur. » Alors elle va au lycée Mathias pour suivre l’option photo de la Seconde au Bac. Si, tous les mercredi et samedi matin, l’histoire de la photo par Paul Jay, conservateur du musée Nicéphore Niépce, la « passionne », le reste ne suit pas. « J’étais très mauvaise photographe et très mauvaise tireuse. Mes professeurs disaient que je n’arriverai à rien. Finalement, j’ai réussi à rester dans cet univers », rit Delphine Lelu.

« Pour moi, Visa, c’était pas un métier »

Après le Bac, elle s’assoit sur les bancs de la fac de droit, à Dijon. Avec un objectif, devenir juge d’application des peines, ce magistrat qui aménage les sanctions pénales ou supervise les suivis socio-judiciaires. « Ça me plaisait, l’idée d’aider les gens, de leur donner une seconde chance. L’aspect humain du métier. » Il faut d’abord intégrer l’école nationale de la magistrature après un sans-faute en fac. Après deux ans de capacité en droit, elle rate sa deuxième année de licence. Á quelques points. Manque de chance, au rattrapage, elle se trouve face à son prof de droit administratif. Pas sa matière préférée. « Mon monde s’écroulait. On me proposait plusieurs options : avocat, clerc de notaire ou huissier de justice », égrène-t-elle en faisant la moue. Elle se tourne vers ses parents pour trouver appui et décider de ce qu’elle aimerait faire. « J’étais saisonnière à Visa depuis mes 17 ans, j’aimais ça. Mais pour moi, Visa, ce n’était pas un métier. » Ils lui conseillent de se tourner vers Sylvie Grumbach, directrice de 2e Bureau. Cette dernière la décourage de faire une école, lui donne neuf mois pour apprendre l’anglais et lui promet un poste. Tout s’enchaîne : départ pour l’Angleterre en tant que jeune fille au pair, retour en France et intégration à l’équipe de l’agence de communication. Elle apprend sur le tas, prépare le festival, gère d’autre budgets com’.

« Pour rien au monde je n’échangerai nos postes avec Jean-François Leroy »

En 1998, par amour, elle quitte Paris, 2e Bureau et Visa. Elle rejoint Barcelone mais rentre rapidement au bercail. Au même moment, l’assistant de Jean-François Leroy quitte son poste pour suivre l’amour, aussi, en Angleterre. Le fondateur de Visa a besoin d’un nouveau second. Bingo. Elle connaît la ville, les lieux et n’a raté qu’une édition du festival. « Au début, j’étais sa collaboratrice, une sorte de stagiaire apprentie. Il m’a beaucoup appris : lire un sujet, choisir un reportage… » Dans les années 2010, elle devient associée, avec Jean-François Leroy, de la société Images évidence, porteuse du festival. La voilà aujourd’hui directrice adjointe. Ils ne sont que tous les deux à travailler à l’année, avec une collaboratrice à mi-temps. « La fourmi de l’ombre ? Ça me va bien. J’aime bien travailler dans l’ombre. Je trouve que j’ai la partie la plus intéressante : la production, l’échange avec les photographes, l’équipe. Pour rien au monde je n’échangerai nos postes avec Jean-François Leroy. » A vrai dire, Delphine Lelu est le complément parfait de Jean-François Leroy. Lui est à l’aise devant les caméras et mène chaque année un nouveau combat pour la sauvegarde du festival. Elle ne s’estime « pas très bonne » en relations publiques. «Mais on est capable d’être interchangeables. »

« Il y a tellement de souvenirs magiques, des rencontres historiques. Tous ces photojournalistes qui couvrent l’actualité sur le terrain, les jeunes comme ceux qui font ça depuis 40 ans, ce sont des moments forts. » La (vraie) blonde à la peau de porcelaine n’a aucun regret. Ses cheveux bouclés qui tombent en cascade sur ses épaules bougent au rythme de son rire : « Finalement, merci à mon prof de droit administratif. »

SANDIE BIRCAN