/Albane Noor : « Par mon travail, je veux leur rendre hommage »
Albane Noor, photographe © Albane Noor

Albane Noor : « Par mon travail, je veux leur rendre hommage »

Après des études de cinéma et un début de carrière artistique en photographie plasticienne, Albane Noor réside plusieurs années à l’étranger, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. Photographe depuis 1992, elle en fait véritablement son métier en 2003. C’est à ce moment là qu’elle rentre à l’agence REA et à l’agence BSIP.

Portraitiste au départ, elle se spécialise aujourd’hui dans le reportage médical dont elle aimerait renouveler le genre. Le point commun: l’humain. Son travail photographique a pour mission de représenter en image la fragilité mais aussi  la puissance de l’être humain. Albane Noor présentera son travail au festival Visa pour l’image, dans le cadre du Off.

  

Qu’attendez-vous de cette édition de Visa pour l’Image ?

J’aimerais montrer aux rédactions mon dernier travail en cours intitulé : « Innocentes ». J’y suis trois fillettes atteintes de maladies graves et incurables. Je les ai photographiées dans leur quotidien. Malgré leur maladie, ce sont des personnalités étonnantes, fortes. Leur expérience est riche d’enseignement pour tous les citoyens que nous sommes. Par mon travail, je veux leur rendre hommage et leur donner la parole. C’est un des sujets les plus marquants que j’ai été amenée à couvrir. Parmi ces trois enfants, l’une d’entre elles vit à Antibes, elle a trois ans et a été amputée des quatre membres suite à un Purpura Fulminans. Malgré les épreuves endurées, cette fillette marche aujourd’hui à l’aide de prothèses, elle dessine, joue, va à l’école. Elle vit presque comme n’importe quelle petite fille.

Eva, trois ans, a été amputée des quatres membres à la suite d’un purpura fulminans. Elle est l’une des fillettes de la série « les innocentes ». Ici, la soignante est en train de masser ses cicatrices  © Albane Noor

Initialement, vous vous destiniez au cinéma. Comment êtes-vous venus à la photographie ?

J’ai fait des études de cinéma à Paris 8. J’ai réalisé un mémoire sur Raymond Depardon et ses débuts au cinéma. C’est par son regard que j’ai découvert la photo. Dans ce domaine, il n’y a pas d’industrie, on prend son appareil photo et on shoote. C’est un métier très solitaire. Cela m’a plu. C’était moins lourd que l’industrie du cinéma où j’avais commencé des stages. J’avais besoin d’être en direct avec le monde, indépendante.

 

Parlez moi de vos premiers reportages.

A 20 ans, je suis partie au Cambodge pour l’association ASPECA. Je venais de découvrir l’existence des khmers rouges, le génocide. J’étais jeune et très choquée à l’idée que de tels évènements pouvaient se produire à mon époque. J’ai immédiatement décidé d’y aller. Je suis partie trois jours, j’ai financé mon billet et l’association m’a pris en charge sur place.

 

Quels sont les sujets qui vous ont le plus marqué ?

J’ai couvert un rassemblement de chasseurs d’Afrique de l’Ouest à Bamako en 2002. C’était totalement fou. J’habitais sur place à l’époque. Ces chasseurs sont de vrais personnages, des héros de BD ! C’est la première fois que les chasseurs de cinq pays de la sous-région ; cinq pays étaient réunis. Les Donso sont des membres à part, très respectés. Ils font autorité. C’est très impressionnant de les voir, couverts de leurs grigris, leurs miroirs et leurs armes du siècle dernier.

 

Votre meilleur et/ou plus mauvais souvenir lors d’un reportage ou d’un portrait ?

Un mauvais souvenir ? Il y a trois ans, à Saint-Tropez, je devais couvrir une sortie de pêche. J’ai eu un tel mal de mer que je suis restée allongée pendant toute la sortie au large. Des bons souvenirs, j’en ai plein. Ce peut-être une rencontre, une lumière qui vient magnifier notre sujet, un endroit paradisiaque où on est le seul autorisé.

 

Pourquoi avoir choisi de vous orienter vers la santé ?

Mon thème favori est l’humain. Je suis surtout sensible aux sujets tournant autour de la femme, la famille, l’enfant. Il y a toujours aussi l’idée du corps. Je m’intéresse à une certaine fracture entre la fragilité humaine et la rigidité de la structure sociale, économique et industrielle qui l’encadre.

Le reportage médical est le moyen que j’ai trouvé pour traduire ce que j’observe et exprimer ce que je ressens.

Par mes reportages médicaux, je contribue au travail d’information et de sensibilisation du grand public sur les sujets de notre époque. La santé est au coeur du dispositif social, économique, institutionnel et familial. Ainsi, je raconte la lutte que représente l’intégration dans la société d’un être différent, affaibli, fragile. Ici, mon rôle est de témoigner du courage et de l’humilité dont font preuve ces familles. Leur expérience nous aide à prendre conscience de ce que signifie d’être en bonne santé.

J’ai commencé à couvrir le thème de la santé par l’obstétrique. Je suis très intéressée par les sujets autour de la question de la femme. Il y a des épreuves que vivent les femmes, et notamment l’accouchement, qui sont assez peu traitées. Pourtant, dans la vie de l’individu, ce sujet prend une place énorme. La maladie, c’est la même chose. On en parle peu, on la montre peu. Et pourtant, cela fait partie de nos plus grosses épreuves personnelles. Mon challenge est de montrer ces épreuves de la vie comme des expériences humaines, riches et instructives.

 

Agathe, trois ans, est atteinte d’une forme grave de la maladie d’Hirschsprung. Elle vit sans intestin et est nourrie par un fil. C’est l’une des fillettes de la série « Les Innocentes ». Ici, sa valve est désinfectée avant perfusion © Albane Noor

 

Qu’est ce qui selon vous fait une bonne photographie de presse ? Quand vous en prenez des centaines, pourquoi en choisissez-vous une plus qu’une autre ?

Le plus important est la qualité de la lumière et le cadrage. C’est vraiment déterminant. Ensuite il y a la dimension épurée et immédiate qui fait que l’information passe tout de suite. Le propos du photographe passe dans l’image et pour cela, il ne faut pas trop d’éléments dans l’image. Il faut savoir doser. Le lecteur ne doit pas avoir à réfléchir ou chercher à comprendre.

Juliette, 8 ans, atteinte d’athétose, un trouble neurologique de la mobilité et de la coordination. Juliette est l’une des trois fillettes de la série « Les Innocentes ». Ici en attente du bain, dans le pavillon réservé aux pathologies neurologiques © Albane Noor

Vous avez eu vos photos publiées dans le JDD, Le Monde, Le Point, L’humanité… Quels sont les titres de presse qui vous font le plus rêver ?

Sans aucune doute 6Mois. J’adorerais être dedans car ce sont des gros portfolios. Ce que j’aimerais également, pour partager avec le plus grand nombre l’histoire de ces familles face à la maladie, c’est un portfolio dans « Elle Magazine ». Pour raconter vraiment une histoire, un portfolio d’au moins quatre ou cinq pages est nécessaire. Dans ce cas, le sujet est vraiment respecté;

 

Quels sont les photographes qui vous inspirent au quotidien et qui vous ont donné envie de faire ce métier ?

Je viens au départ de la photographie plasticienne. J’ai une certaine fascination pour ce milieu. J’aime beaucoup le travail de Nan Goldin et de Rineke Dijkstra. En référence classique, j’aime beaucoup Eugene Smith. Au départ, j’ai été influencée par Depardon. Aujourd’hui j’aime beaucoup le travail de Stéphane Lavoué. Il fait des portraits magnifiques. Je trouve son travail emprunt de douceur et de violence à la fois.

 

Et pour finir, que conseilleriez-vous à un jeune qui veut se lancer dans la photographie de presse ?

Déjà, il faut être sûr que c’est sa passion. Il faut vraiment aimer ce que l’on fait. Je dirais qu’il faut rester centré sur ce qu’on fait et ne pas se disperser. Aller vers ce qui l’intéresse le plus, mais à son rythme. Il faut apprendre à se connaître pour respecter ses valeurs, ses besoins. C’est un milieu qui n’est pas facile et on peut vite s’y perdre et s’épuiser. Le secret ? S’amuser dans son travail.

PROPOS RECUEILLIS PAR MARINE LECAQUE

Pour voir le travail d’Albane Noor, c’est par ici.